L'essentiel

●En 2022, la France métropolitaine présente le taux d'incidence standardisé de cancer du sein le plus élevé du monde : 105,4 cas pour 100 000 femmes (CIRC, GLOBOCAN).

●Entre 1990 et 2023, l'incidence à 30 ans a augmenté d'environ 63 %, à un âge où le dépistage organisé ne s'applique pas.

●L'alcool est en cause dans 8 080 cancers du sein par an en France, plus de 15 % du total ; le communiqué Octobre Rose de l'ARS Nouvelle-Aquitaine n'en dit pas un mot.

La France affiche le plus fort taux d’incidence de cancer du sein au monde, et les cas progressent chez les femmes de 30 et 40 ans. Pendant tout le mois d’octobre, l’ARS Nouvelle-Aquitaine et la Ville de Bordeaux n’ont pourtant parlé que de mammographie et d’autopalpation. L’alcool, premier facteur évitable, n’apparaît dans aucun de leurs messages. Volet de clôture de notre série Octobre Rose.

La France en tête du classement mondial du cancer du sein

Le chiffre est passé presque inaperçu. En 2022, selon la base GLOBOCAN du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), la France métropolitaine présente le taux d’incidence standardisé de cancer du sein le plus élevé du monde : 105,4 cas pour 100 000 femmes, devant Chypre (104,8), la Belgique (104,4) et les Pays-Bas (101,6). L’Institut national du cancer (INCa) dénombre 61 214 nouveaux cas en 2023 et estime à 12 757 le nombre de décès en 2022.

Tous cancers confondus, le constat est voisin. L’étude Global Burden of Disease publiée dans The Lancet en septembre 2025 place la France parmi les pays au plus fort taux d’incidence estimé, avec 389,4 cas pour 100 000 habitants. Ce chiffre est modélisé : les chercheurs de l’IHME de Seattle déduisent l’incidence des données de mortalité, et non d’un comptage direct des cas. Il dessine une tendance, pas un palmarès au dixième près.

Le paradoxe est connu des cancérologues : la France soigne bien et dépiste beaucoup, si bien que sa mortalité par cancer reste parmi les plus basses d’Europe. Mais un dépistage intensif ne suffit pas à expliquer une incidence aussi haute.

À 30 ans, le risque a augmenté de 63 % depuis 1990

L’alerte vient des registres français des cancers. Une étude relayée par Santé publique France en août 2025, portant sur 229 352 cas, montre que le taux d’incidence du cancer du sein à 30 ans est passé de 16,1 à 26,3 pour 100 000 entre 1990 et 2023, soit une hausse d’environ 63 %. À 40 ans, il progresse de 98,7 à 131,2, environ 33 % de plus. Ces femmes sont trop jeunes pour être concernées par le dépistage organisé, réservé aux 50-74 ans.

Les auteurs concluent que cette hausse est réelle dans les pays occidentaux et que ses causes restent à établir. Elle ne peut pas s’expliquer par le vieillissement de la population.

Le communiqué de l’ARS ne contient pas le mot alcool

Le 9 octobre, l’ARS Nouvelle-Aquitaine a publié un communiqué titré « la Nouvelle-Aquitaine fait mieux que la moyenne ». Il porte sur un seul indicateur, la participation au dépistage organisé. Elle reste loin de l’objectif européen de 70 % dans tous les départements, comme nous l’avons détaillé dans notre carte du dépistage.

Le communiqué ne dit rien de l’alcool, des expositions professionnelles ou de la pollution. Sa seule allusion à la prévention renvoie à la feuille de route régionale cancer 2026-2030, qui promet d’agir sur les « facteurs de risque évitables ».

La page Octobre Rose de la Ville de Bordeaux suit la même ligne : signes à surveiller, autopalpation, dépistage. Aucun facteur de risque n’y est cité. Les dizaines de marches, courses et ateliers recensés dans notre agenda du mois avaient le même but : faire venir les femmes à la mammographie.

36,8 % des cancers du sein seraient évitables

Les données existent. Le CIRC estime que 36,8 % des cancers du sein sont attribuables à des facteurs de risque évitables. De manière plus globale 41 % des cancers diagnostiqués chez les adultes en France sont attribuables à des facteurs de risque évitables, le tabac en tête. Pour le cancer du sein, l’alcool est en cause dans 8 080 cas par an, plus de 15 % du total.

D’autres expositions sont documentées. L’étude Xenair du Centre Léon-Bérard de Lyon, menée sur 10 444 femmes, associe une hausse de 17,8 µg/m³ de dioxyde d’azote, polluant lié au trafic routier, à une augmentation d’environ 9 % du risque de cancer du sein. Avec le seuil de l’OMS, environ 9 % des cancers du sein de la population étudiée auraient pu être évités.

Le CIRC a classé en 2019 le travail de nuit comme « probablement cancérogène », avec des indications encore limitées pour le cancer du sein. Une étude NutriNet-Santé publiée en 2026 dans l’American Journal of Clinical Nutrition associe la consommation de fruits et légumes bio à une réduction de 10% du risque de cancer du sein après la ménopause. Le résultat demande confirmation : il repose sur 284 cas.

Le lien entre pesticides et cancer du sein reste discuté. Mais la politique nationale ne va pas dans le sens de la précaution : selon une enquête de Vert publiée le 27 octobre, la France a accordé 153 dérogations pour des pesticides non homologués en 2026, un record européen.

La ministre invoque le vieillissement

Face aux critiques, la ministre de la Santé Stéphanie Rist a répondu sur X que « le nombre de diagnostics de cancer du sein a doublé entre 1990 et 2023 », mais que la population a augmenté et vieilli. Selon Vert, elle a ajouté que « rien ne permet d’affirmer que les pesticides expliquent à eux seuls le doublement du nombre de cancers du sein ».

L’INCa estime lui aussi que la démographie explique l’essentiel de la hausse du nombre de cas. Mais l’argument laisse de côté la progression chez les femmes jeunes et le taux d’incidence, qui a été corrigé de l’âge. Marc Billaud, directeur de recherche émérite au CNRS, qui publie Cancer, une affaire d’État (L’Iconoclaste, 2026), y voit un « biais de cadrage » qui fait passer pour une fatalité biologique des expositions sur lesquelles l’État pourrait agir. Selon lui, la prévention primaire, celle qui empêche la maladie d’apparaître, est « quasiment inexistante » pour le cancer du sein en France.

Octobre Rose s’achève ce soir. La feuille de route régionale cancer court jusqu’en 2030 : il lui reste quatre ans pour dire combien elle consacre aux « facteurs de risque évitables ».

Taux d’incidence standardisé du cancer du sein en 2022, France métropolitaine 105,4 pour 100 000 femmes, devant Chypre 104,8, la Belgique 104,4, les Pays-Bas 101,6 et l’Australie 101,5.

Cancer du sein en France et en Nouvelle-Aquitaine : quatre questions sur la prévention

Pourquoi la France est-elle le pays le plus touché par le cancer du sein ?

Selon la base GLOBOCAN du CIRC, la France métropolitaine affichait en 2022 un taux d’incidence standardisé de 105,4 cas pour 100 000 femmes, le plus élevé du monde. Un dépistage intensif explique une partie de ce chiffre, mais pas tout : le CIRC attribue une part importante des cancers à des facteurs évitables, l’alcool en tête pour le cancer du sein.

Le cancer du sein augmente-t-il chez les femmes jeunes ?

Oui. D’après une étude fondée sur les registres français des cancers, relayée par Santé publique France en 2025, le taux d’incidence à 30 ans est passé de 16,1 à 26,3 pour 100 000 entre 1990 et 2023, soit environ 63 % de plus. À 40 ans, la hausse est d’environ 33 %.

Quelle part des cancers du sein est liée à l’alcool ?

Le CIRC estime que l’alcool est en cause dans 8 080 cancers du sein par an en France, soit plus de 15 % des cas. C’est le premier facteur de risque évitable pour ce cancer.

Que dit l’ARS Nouvelle-Aquitaine sur la prévention du cancer du sein ?

Son communiqué Octobre Rose du 9 octobre 2026 porte uniquement sur la participation au dépistage organisé. Il ne mentionne ni l’alcool, ni la pollution, ni les expositions professionnelles. Seule la feuille de route régionale cancer 2026-2030 évoque les « facteurs de risque évitables ».