Mégafeu Gironde-Landes : ce que l'économie régionale a perdu
Pendant que l'activité progressait au niveau national en juillet, la Nouvelle-Aquitaine reculait. Logistique paralysée, aéronautique ralentie, tourisme en trompe-l'œil : la CCI Bordeaux Gironde chiffre pour la première fois l'ampleur réelle des dégâts économiques du mégafeu Gironde-Landes.
Des entrepôts vides, des zones industrielles évacuées, des employés évacués ayant quitté la zone... le mégafeu a mis l'activité économique au point mort. Au-delà du tourisme, AQUI s'est posé la question des réelles conséquences pour la Nouvelle Aquitaine.
Pendant qu'au niveau national l'activité progressait, même modestement, en juillet, la Nouvelle-Aquitaine reculait dans ses trois grands secteurs : industrie, services et bâtiment. La Banque de France le dit sans détour dans sa dernière note de conjoncture régionale : la dynamique économique « marque le pas sous l'effet de la canicule et des premières conséquences des incendies en Gironde et dans les Landes ». Le "mégafeu" de la mi-juillet, qui a dévoré plus de 42 000 hectares entre Gironde et Landes, du jamais-vu depuis 1949, a des conséquences économiques très importantes mais encore mal mesurées.
Des axes coupés, des évacuations, des entrepôts à l'arrêt
Le premier point de rupture, c'est la logistique. La Banque de France décrit noir sur blanc des « entrepôts fermés ou inaccessibles », des livraisons perturbées par des « modifications d'itinéraires » sur des axes majeurs coupés, et des délais de transport rallongés, aussi bien sur la longue distance que sur le fret de proximité. Le trafic SNCF entre Bordeaux et Morcenx a été interrompu, l'autoroute A63 fermé, les RD652 et RD46 dans les Landes coupées. Au plus fort de la crise près de 15000 entreprises ont été évacuées.
Dans le même temps, la sécheresse a accéléré les récoltes agricoles, réduisant les volumes transportés. Résultat : les tarifs du transport routier grimpent sous l'effet de la hausse du carburant, une volatilité qui vient fragiliser des trésoreries déjà sous pression.
L'intérim a servi de thermomètre social immédiat. Les missions ont été interrompues sur les sites évacués, avec un ralentissement particulièrement marqué dans le BTP, l'aéronautique et l'agroalimentaire, trois secteurs où le travail temporaire absorbe habituellement les à-coups de l'activité.
L'aéronautique touchée dans sa production, pas dans ses carnets
Signe que le choc est resté opérationnel plutôt que structurel : l'aéronautique régionale, portée d'ordinaire par une demande solide en France et à l'export, a vu sa production reculer en juillet, plusieurs sites de production ayant été directement affectés par les incendies (Mérignac, Saint Médard en Jalles...). Les carnets de commandes, eux, restent bien orientés. Le mégafeu a cassé des cadences, fait prendre du retard, mais les marchés n'ont pas été impactés.

73 % des entreprises touchées selon la CCI Gironde
C'est la CCI Bordeaux Gironde qui a mis le chiffre le plus précis sur cette onde de choc, avec une enquête menée dès le 18 août auprès de plus de 900 entreprises, dont près d'un tiers situées sur les communes évacuées. Résultat : 73 % des répondants déclarent avoir été impactés, directement ou indirectement. Le classement par secteur réserve peu de surprise : ce sont les cafés-hôtels-restaurants qui arrivent en tête (87 %), mais juste derrière vient le BTP (78 %), devant le commerce (73 %), les services (70 %) et l'industrie (58 %).
Sur la seule période des incendies, l'intensité des pertes de chiffre d'affaires suit une hiérarchie logique. En se concentrant sur la part d'entreprises déclarant plus de 25 % de perte, les CHR sont les plus fragilisés (51 %, dont 24 % au-delà de 50 %), suivis du BTP (31 %), du commerce (28 %), des services (27 %) et de l'industrie (25 %). Vue sur l'ensemble de la période estivale, du 1er juillet à fin août, 55 % des entreprises interrogées déclarent une baisse de chiffre d'affaires, avec une forte ou très forte baisse chez 58 % des CHR, 45 % du BTP, 39 % des commerces, 38 % de l'industrie et 37 % des services. Le mégafeu n'a donc pas seulement produit un choc ponctuel pendant les jours d'évacuation : il a plombé toute la saison estivale, bien après l'extinction des flammes.
Ce chiffre de 73 % vient affiner, et non contredire, l'estimation donnée à chaud fin juillet par le président de la CCI Patrick Seguin, qui évoquait alors 40 000 entreprises directement ou indirectement affectées, soit environ 200 000 emplois.
Le paradoxe touristique : des hôtels pleins qui cachent une saison sinistrée
C'est ici que l'étude de la CCI livre sa donnée la plus contre-intuitive, et la plus utile pour ne pas se raconter d'histoires avec des statistiques d'apparence rassurante. Sur les 400 entreprises recevant du public interrogées, 63 % déclarent plus de 25 % de baisse de fréquentation durant les incendies, jusqu'à 71 % chez les CHR et 61 % chez les commerçants. Seuls 21 % des répondants notent un phénomène de rebond depuis la fin du sinistre, et parmi eux, 41 % le qualifient de « très faible » : la reprise, quand elle existe, reste anecdotique.
Les chiffres étonnants de l'hôtellerie
Or les chiffres hôteliers agrégés, fournis par InExtenso, racontent une tout autre histoire en apparence : en juillet 2026, le taux d'occupation grimpe à Bordeaux Métropole (+5 points, de 66 à 70 %) et bondit sur le Bassin d'Arcachon (+16 points, de 72 à 84 %), avec des RevPAR (Revenu moyen par chambre disponible, un indicateur classique de l'hôtellerie) en hausse dans les deux cas. Seule le « reste de la Gironde » affiche un léger repli (-2 %). Lire ces chiffres sans plus de contexte donnerait l'impression que l'hôtellerie girondine a plutôt bien traversé l'été. C'est faux, et la CCI le dit noir sur blanc : ce sont les relogements de personnes évacuées qui ont gonflé artificiellement l'occupation hôtelière de juillet, masquant en réalité l'effondrement des séjours touristiques classiques et l'annulation de réservations par des vacanciers échaudés. Un plein hôtel n'est pas nécessairement un plein de touristes.
La fréquence urbaine de Bordeaux impactée
La fréquentation piétonne du centre de Bordeaux, mesurée indépendamment par MyTraffic, confirme la lecture la plus sombre : -8,4 % en juin (avant même le déclenchement de l'incendie, sous l'effet de la canicule précoce), puis de nouveau -8,4 % en juillet avec le début du sinistre, soit 1,4 million de visites perdues en deux mois par rapport à 2025.
Comparée à d'autres métropoles françaises sur la même période, Bordeaux décroche nettement : Rennes affiche +1,7 % en juin et seulement -2 % en juillet, Montpellier -1 % puis -4,1 %, Marseille -0,4 % puis +2 %. Aucune de ces villes n'encaisse un choc comparable à celui de Bordeaux, ce qui écarte l'hypothèse d'une simple tendance nationale de la fréquentation urbaine cet été : l'incendie girondin a un effet spécifique, mesurable, et largement supérieur à la moyenne. Début août, une timide reprise s'amorce, avec une fréquentation en hausse de 3,2 % par rapport à août 2025, mais toujours 4 % en dessous du niveau de 2024, la meilleure année de référence.
Sur le terrain, l'ampleur humaine du sinistre en Gironde se mesure aussi à la cellule de crise de la CCI : plus de 2 000 appels reçus au numéro dédié (le 3006), 55 % ayant débouché sur un accompagnement, pour 70 entreprises sinistrées et 15 000 personnes évacuées. Les appels se concentrent géographiquement sur le Bassin d'Arcachon (32 %), Bordeaux Métropole (20 %) et le Médoc (15 %), et portent principalement sur les aides financières, le chômage partiel, les relations avec les assurances et les reports de charges.
Cinq cents millions d'euros, et ce n'est qu'un premier bilan
Sur le strict plan assurantiel, France Assureurs a chiffré à la mi-août le coût des incendies de l'été 2026 sur trois territoires cumulés, Gironde, Landes et Var, à environ 500 millions d'euros, pour 25 000 sinistres déclarés. Le détail mérite d'être précisé : l'essentiel, environ 21 000 dossiers, concerne les biens des particuliers, frais de relogement compris pour une partie des 30 000 personnes évacuées. Seuls 1 800 dossiers portent sur des pertes d'exploitation liées à l'arrêt ou au ralentissement d'une activité économique, chiffrées à environ 30 millions d'euros par l'assureur, souvent sans dommage matériel direct. Ce chiffre, présenté par sa présidente Florence Lustman comme témoignant d'une « ampleur exceptionnelle », est un plancher : les sinistrés ont jusqu'au 31 août pour déclarer leurs dégâts, et l'estimation sera revue à la hausse.
Autrement dit, le 500 millions d'euros que reprenait Sud Ouest est un chiffre national multi-régions et à dominante assurantielle, pas une mesure du manque à gagner économique de la seule Nouvelle-Aquitaine. Le vrai trou noir statistique reste l'ardoise économique complète propre à la région : la CCI donne une mesure de la proportion d'entreprises touchées et de l'intensité des baisses de chiffre d'affaires, mais aucun chiffrage agrégé en euros n'a encore été publié pour la région. Une enquête menée par la chambre consulaire juste avant les feux, auprès de 600 dirigeants, indiquait déjà que 94 % des entreprises interrogées rencontraient des difficultés au deuxième trimestre. Le mégafeu n'a pas créé la fragilité, il l'a percutée de plein fouet.
Pour août, les chefs d'entreprise de la région anticipent, malgré tout, un rebond de l'activité dans les trois secteurs, industrie, services et bâtiment, plus marqué qu'à l'accoutumée pour cette période de congés. Les premières tendances confirment un frémissement, sans plus. Reste à savoir si la saison touristique, elle, aura le temps de se refaire une santé avant l'automne, alors que les annulations, selon la CCI elle-même, se prolongent d'ores et déjà jusqu'en septembre-octobre.
L'impact réel pour la région Nouvelle-Aquitaine, si l'on extrapole, se mesurera sans doute en milliards d'euros et en fréquentation des saisons à venir.
Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
Articles similaires
Mégafeu Gironde-Landes : ce que l'économie régionale a perdu
Pendant que l'activité progressait au niveau national en juillet, la Nouvelle-Aquitaine reculait. Lo...

Azur Drones : pourquoi la pépite bordelaise s’est écrasée
38 millions d’euros levés, des clients prestigieux, une technologie pionnière. Azur Drones finit pou...

Girondins : la fin d'une illusion collective
Tout le monde a crié, personne n'a payé. Les Girondins descendent en Régional 1, la SASP va être liq...

Tudigo : après le tribunal, la guerre des récits
En redressement judiciaire depuis le 5 août, Tudigo accuse le marché. Ses propres documents montrent...
Dossier Quel avenir pour la forêt des Landes ? (6/6) : La forêt des Landes a changé de clients
Belin-Béliet a doublé sa population en vingt ans. Mios est passée de 4 600 à 12 000 habitants. Du Va...
Dossier Quel avenir pour la forêt des Landes ? (5/6) : Prévention incendie dans les Landes : DFCI, Canadair, ce qui marche et ce qui manque
DFCI, Canadair, normes environnementales : Bruno Lafon, président de la DFCI Nouvelle-Aquitaine, dét...