Dossier Quel avenir pour la forêt des Landes ? (6/6) : La forêt des Landes a changé de clients
Belin-Béliet a doublé sa population en vingt ans. Mios est passée de 4 600 à 12 000 habitants. Du Val de Leyre au Médoc, la forêt des Landes attire pour son cadre de vie plus que pour son bois. Sixième et dernier volet de notre dossier sur l'avenir de la forêt des Landes.
Jusque dans les années 1970, Belin-Béliet abritait une usine de vélos employant près de 1 000 salariés. À l'époque, c'étaient les Bordelais qui prenaient le bus pour venir y travailler. Aujourd'hui, le mouvement s'est inversé : ce sont les habitants de Belin-Béliet qui partent chaque matin travailler à Bordeaux, à 45 kilomètres de là. La commune a doublé sa population en vingt ans, avec une hausse de 127,6% depuis 1999. Le prix du mètre carré y est passé de 2 000 à 3 000 euros entre 2020 et 2024, selon une étude universitaire publiée dans la revue Études rurales. Ce qui était un village industriel et forestier est devenu une commune résidentielle pour actifs de la métropole, comme d'autres communes du Val de Leyre mais aussi du Médoc ou du Bassin d'Arcachon.

Une gentrification qui remonte la vallée de l'Eyre
Cette dynamique ne se limite pas à une commune isolée. Elle s'opère, selon la même étude, sur tout le Val de Leyre, de Mios à Salles en passant par Belin-Béliet, et gagne désormais des communes plus reculées comme Hostens, Louchats ou Saint-Symphorien, où le foncier prend de la valeur alors même que le front de la périurbanisation les atteint à peine.
Mios, commune voisine sur le Val de Leyre, illustre le même mouvement à plus grande échelle : sa population est passée de 4 625 habitants en 1999 à plus de 12 000 en 2023, selon l'Insee, dépassant la barre symbolique des 10 000 habitants en une génération. Le Sud-Gironde se retrouve ainsi en position de seuil, entre un littoral touristique très attractif, une aire urbaine bordelaise en expansion, et un plateau landais qui reste, lui, plus rural.
Ironie du sort : ce sont précisément ces cinq communes, Belin-Béliet, Hostens, Landiras, Saumos et le quartier de Cazaux à La Teste-de-Buch, qu'un programme de recherche baptisé "Habiter les cendres" a choisi d'étudier après les incendies de 2022, celles-là mêmes que ce ce dossier a évoquées depuis l'article 2. Les nouveaux habitants qui choisissent la forêt landaise pour son cadre de vie sont aussi, de plus en plus souvent, ceux qui se retrouvent directement exposés au risque qu'elle porte.
Un massif devenu attractif pour le cadre de vie et non plus pour les emplois liés au pin
Le phénomène dépasse le seul Val de Leyre. Le département des Landes affiche le solde migratoire interne le plus élevé de Nouvelle-Aquitaine, avec environ 700 arrivées nettes par an rien qu'en provenance d'autres Néo-Aquitains. La Gironde gagne elle aussi des habitants chaque année, portée notamment par le littoral. Sur l'ensemble de la région, 29% des nouveaux arrivants viennent d'Île-de-France. Sur le bassin d'Arcachon, le marché immobilier illustre à sa manière ce basculement : le prix moyen au mètre carré y dépasse 7 700 euros, jusqu'à 15 000 euros dans les zones les plus prisées, et 60% des ventes en période estivale concernent des résidences secondaires.
Ce n'est plus la ressource en bois qui attire ici, c'est le décor. Une bascule qui n'a rien d'accidentel : nous avons montré dans le premier article de ce dossier que la "Côte d'Argent" a été inventée comme marque touristique dès 1905 par le journaliste Maurice Martin, et dans le quatrième que le tourisme a aujourd'hui dépassé la filière bois en nombre d'emplois dans les Landes, 14 500 contre 5 000 à 6 000. La forêt-usine du XIXe siècle a trouvé une nouvelle clientèle.
Le même mouvement, de la Côte d'Argent au Médoc
Ce phénomène ne se limite pas au Sud-Gironde. Sur les lacs médocains, Lacanau, Carcans et Hourtin, la population a bondi de 55% entre 1990 et 2008, contre 19% pour l'ensemble du pays Médoc et 17% pour le département de la Gironde sur la même période, une croissance deux à trois fois plus rapide précisément là où se concentrent forêt, lacs et océan. La Chambre régionale des comptes projetait, dès 2017, l'arrivée de près de 149 000 habitants supplémentaires d'ici 2034 sur l'ensemble des intercommunalités littorales de l'ex-région Aquitaine, qui en comptaient déjà près de 600 000 en 2011.
Le Parc naturel régional du Médoc, créé en 2019, table lui aussi sur une croissance démographique portée par la double attractivité de la métropole bordelaise et du littoral. La même dynamique se retrouve plus au sud, sur la Côte d'Argent landaise elle-même, cette appellation touristique inventée en 1905 que nous avons évoquée plus haut, où les stations comme Hossegor ou Vieux-Boucau ont vu leur attractivité résidentielle suivre celle du tourisme balnéaire.
Cette croissance entre en collision frontale avec l'érosion documentée plus haut. L'Insee et le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) ont conjointement souligné la coexistence de ces deux tendances contradictoires : une croissance démographique forte sur des territoires que l'érosion côtière grignote chaque année davantage. Lacanau, confrontée à l'avancée de l'océan sur son front de mer, envisage sérieusement un scénario de repli stratégique, c'est-à-dire un déplacement organisé des constructions les plus menacées vers l'intérieur des terres. La Chambre régionale des comptes juge que l'ampleur de ce défi dépasse largement les capacités financières des communes concernées, sans qu'aucun dispositif de financement dédié n'existe encore pour y faire face.

Ce que veulent vraiment les habitants, entre nostalgie et pragmatisme
Lors des ateliers d'échange organisés par le Département des Landes en 2022, les habitants formulaient des attentes précises, souvent plus nuancées que le débat public. Beaucoup demandent de garder de l'espace entre le village et la pinède, invoquant explicitement le risque incendie, exactement la logique de l'airial ancestral que ce dossier a documentée dans son premier article. Bruno Lafon, président de la DFCI, nous le rappelait aussi dans le cinquième. D'autres insistent pour que les chênes soient préservés lors des chantiers forestiers, ou s'attachent aux lagunes comme lieux de pêche, de promenade et d'éducation à la nature. Une tension revient souvent : certains souhaitent rouvrir des vues sur les Pyrénées ou sur un étang, quitte à couper de vieux arbres, quand d'autres y voient une perte pour la biodiversité.
Un débat d'identité qui traverse les habitants eux-mêmes
Ce n'est pas seulement un conflit entre nouveaux arrivants et anciens. Une habitante et journaliste, dans un post largement partagé cet été, résumait la question à sa façon : "la vraie forêt des Landes c'est ça, pas des champs de pins", tout en reconnaissant "l'attachement" qu'elle a elle-même pour la sylviculture et son histoire. À l'inverse, d'autres témoignages, plus polémiques, reprochent aux défenseurs de la nature d'oublier que leurs cosmétiques, leurs vernis ou leurs colles contiennent encore des dérivés de la résine que cette même forêt a longtemps produite.
"La construction bois, plus écologique est devenue à la mode. Il faut bien le produire quelque part ce bois, si c'est pour le faire venir de pays lointains quel intérêt ?" nous rappelle un constructeur immobilier de la région.
Cette friction, entre une vision patrimoniale et récréative de la forêt et une vision productive et industrielle, n'oppose pas des catégories figées de population, elle traverse les familles, les générations, parfois une même personne.
Une forêt qui recule aussi physiquement
Le paysage que ces nouveaux habitants sont venus chercher n'est lui-même pas figé. L'érosion du littoral atteint 2,5 mètres par an en Gironde et 1,7 mètre par an dans les Landes, avec des projections de recul du trait de côte de 20 à 50 mètres d'ici 2025 et 2050. Le système dunaire documenté dans le troisième article de ce dossier est appelé à migrer vers l'intérieur des terres sous l'effet de la hausse du niveau marin, poussant la lisière forestière elle-même à reculer. La carte postale attire, mais elle n'est pas stable et est même de plus en plus à haut risque.
Quel avenir, au final, pour la forêt des Landes ?
Ce sixième et dernier article boucle la question posée u premier jour de notre dossier Aqui : quel avenir pour la forêt des Landes ?
La réponse qui se dégage n'est pas univoque. Cette forêt est, en même temps, un outil industriel qui fait vivre des dizaines de milliers de foyers, un actif financier détenu en partie par des investisseurs qui ne l'ont jamais vue, un écosystème fragilisé par la sécheresse davantage que par le pin lui-même, un dispositif de prévention né d'un deuil collectif en 1949 et mis à l'épreuve en 2022 puis en 2026, et désormais un cadre de vie recherché par des habitants qui n'en connaissent parfois que la carte postale.
La forêt n'a pas changé de nature. Elle a changé de clients, et c'est peut-être la question la plus urgente que ce dossier laisse ouverte : peut-elle continuer à tous les servir à la fois ?
Sources
- Arthur Guérin-Turcq, "Le feu et le capital. Les incendies dans les Landes de Gascogne en 2022", Études rurales, Cairn, 2024
- Popsu, "Belin-Béliet - Habiter les cendres", projet de recherche-action, Arthur Guérin-Turcq
- France Bleu Gironde, "Belin-Béliet : les limites de la rurbanisation"
- Wikipédia, "Belin-Béliet"
- Insee, "Dossier complet, commune de Mios" ; ville-data.com, évolution démographique de Mios
- Insee Analyses Nouvelle-Aquitaine, "Les territoires urbains et ruraux attirent les nouveaux Néo-Aquitains"
- Divers analystes immobiliers (Arcachon Immobilier, Barnes, Immo Matin, Notre-Logis) sur le marché du bassin d'Arcachon, 2025-2026
- Atlas des paysages des Landes, Département des Landes, "Paysage et forêt, les enjeux exprimés par les habitants"
- Témoignages recueillis directement (réseaux sociaux, ateliers citoyens)
- Atlas des paysages des Landes, "XXe - XXIe siècle - Mutation de la forêt et modernisation"
- Articles 1, 2, 3, 4 et 5 de ce dossier
Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
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