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Culture

Quand Catherine Ringer des Rita Mitsouko transformait les Chartrons en étuve rock

En 1984, Catherine Ringer et Fred Chichin des Rita Mitsouko débarquent au Performance, aux Chartrons. 700 personnes, une boîte à rythmes et Marcia Baïla jouée deux fois. Une claque. Souvenir d'un concert devenu légendaire.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 16 sept.
4 min de lecture
Quand Catherine Ringer des Rita Mitsouko transformait les Chartrons en étuve rock
Catherine Ringer quand les Rita Mitsouko jouaient au Performance à Bordeaux en 1984

Bordeaux, retour en automne 1984. Ce soir-là, le quartier des Chartrons, bien avant de céder aux sirènes du bobo-chic, abritait une étuve où 700 corps compressés assistaient à l’explosion scénique d’un des duos les plus singuliers du rock français : les Rita Mitsouko.

Souvenir d’une claque gravée à vie. Il y a des concerts dont on garde le billet, et d'autres dont on garde les courbatures et trois jours de fièvre. Mon premier face-à-face avec Catherine Ringer et Fred Chichin appartient incontestablement à la seconde catégorie. Nous sommes en 1984. Le duo vient de jeter dans les bacs un premier album éponyme totalement ovni.

Le Performance : quand les Chartrons transpiraient le rock

À Bordeaux, un ancien chai des quais vient tout juste d’ouvrir ses portes sous la houlette de Roger Chotard : Le Performance. Un lieu brut de décoffrage, niché dans une rue des Chartrons que l'on qualifiait alors de miteuse. A cette époque on allait au "Perf", au Salon Jaune et au Chat Bleu pour découvrir des groupes, Bordeaux était un passage obligé de la nouvelle scène rock (les Ramones ou The Cure au Grand Parc...).

Quarante ans plus tard, l’ancien club de la rue Ramonet vibre toujours, mais au rythme du hip-hop et des créations de la Compagnie Rêvolution. En 1984, l’ambiance est sensiblement différente.

Le thermomètre de la rue Ramonet affiche la fraîcheur d'une nuit d’automne. Dedans, c'est une tout autre histoire. Le Performance, c'est d'abord un bar central autour duquel on tourne et une capacité théorique de 300 personnes. Les soirs de concert, c'est autre chose. Ce soir-là, au vu de la densité humaine et de la sueur qui commence déjà à perler sur les murs en pierres de Gironde, nous sommes facilement 700. Une véritable compression physique. Au fond de la pièce, une petite estrade d'à peine trois ou quatre mètres de profondeur fait office de scène. Pas de barrières de sécurité, pas de chichis. À peine trois mètres me séparent des micros. Soudain, Fred et Catherine s'avancent. L’installation est d'un minimalisme presque punk : une guitare électrique, quelques synthétiseurs, et une boîte à rythmes brute pour seule section rythmique. Pas de musiciens additionnels, juste deux artistes face au gouffre d'une salle bondée. Et dès les premières mesures, c’est le feu.

Catherine Ringer : la tornade et le métronome

Le choc est immédiat, visuel autant que sonore. Le spectacle tient dans ce contraste saisissant qui fera leur légende : d’un côté, le flegme presque figé, d'un calme olympien, de Fred Chichin, concentré sur ses riffs acérés et le tempo de ses machines.

De l’autre, la folie pure, théâtrale et magnétique de Catherine Ringer. Une casquette en cuir vissée sur la tête, une robe en maille rayée vert et orange, des collants moutarde : Catherine Ringer n’interprète pas ses morceaux, elle les vit avec une rage organique. Sa bouche s'ouvre toute grande, sa voix grimpe dans des aigus impossibles avant de redescendre dans des graves de tragédienne.

Elle occupe chaque millimètre carré de la petite estrade, transformant le Performance en ring de boxe. L'ambiance est survoltée du premier au dernier morceau. Restez avec moiJalousieAmnésie… Le public boit chaque note, dégoulinant de sueur et de bière tiède dans une communion totale.

Marcia Baïla : le soir où les Rita Mitsouko la jouèrent deux fois

Mais le point culminant de cette transe collective reste, bien sûr, l’hymne en devenir : Marcia Baïla. La chanson commence à peine à percer la bande FM, mais le public bordelais ne s'y trompe pas. L'accueil est si délirant, le sol du Performance tremble tellement sous les sauts de la foule, que le duo n'a d'autre choix que de plier face à l'insistance générale. Marcia Baïla sera jouée deux fois ce soir-là. Une double dose d'une efficacité redoutable qui achève de transformer le chai en étuve.

En sortant dans la fraîcheur nocturne des quais, les vêtements trempés et les oreilles sifflantes, le couperet tombe : ce sera un coup de froid magistral et trois jours cloué au lit.

Quarante-deux ans plus tard, alors que la rue Ramonet s'est gentiment gentrifiée et que le rock de garage a laissé sa place aux chorégraphies urbaines, ce souvenir reste impérissable.

Catherine Ringer est morte dans la nuit du 14 septembre, à 68 ans, emportée par un cancer foudroyant. Fred Chichin était parti en 2007, lui aussi victime d'un cancer. Les Rita Mitsouko appartiennent désormais définitivement à l'histoire.

Mais ce soir d'automne 1984, à Bordeaux au Performance, nous ne le savions évidemment pas. À trois mètres de nous, il y avait juste un guitariste imperturbable, une chanteuse totalement habitée et 700 personnes qui avaient beaucoup trop chaud. Nous n'assistions pas seulement à un grand concert. Nous étions aux premières loges d'un des plus beaux Big Bang du rock français.

Et cela valait bien trois jours de fièvre.

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Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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