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Bordeaux

Le climat, nouveau champ de bataille entre Thomas Cazenave et les écologistes

Après un été marqué par un record absolu de 44,6 °C, Thomas Cazenave dévoile "Bordeaux s'adapte", une stratégie à 20 millions d'euros pilotée par un nouveau Centre de supervision climatique. Écoles, ombre, eau, logement : notre décryptage des sept engagements, et de ce qu'ils changent vraiment.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 12 sept.
8 min de lecture
Le climat, nouveau champ de bataille entre Thomas Cazenave et les écologistes
Thomas Cazenave présente la stratégie Bordeaux s'adapte

Bordeaux se dote d'une tour de contrôle pour affronter les étés à 45 °C

Après un été marqué par 40 journées au-dessus de 35 °C, Thomas Cazenave lance sa stratégie d’adaptation au dérèglement climatique, "Bordeaux s'adapte". Pièce maîtresse du dispositif : un Centre de supervision climatique chargé de cartographier les vulnérabilités de la ville, rue par rue. Écoles rafraîchies, refuges climatiques, ombrières et nouveaux horaires complètent la stratégie, avec un objectif assumé : produire des effets dès les prochains étés.

Quarante jours à plus de 35 °C. Un pic de 44,6 °C relevé le 23 juin à la station Bordeaux-Paulin, confirmé par les relevés de l'observatoire Keraunos. Des écoles transformées en étuves, des rues désertées aux heures les plus chaudes, des milliers de foyers privés d'électricité pendant plus de 24 heures lors des pics de consommation. Thomas Cazenave pouvait difficilement choisir un autre sujet pour sa première conférence de presse de rentrée.

Dans les jardins de l'Hôtel de Ville, jeudi 10 septembre, le maire fait un constat sévère : « Nous avons observé cet été que Bordeaux n'était pas prête au dérèglement climatique. C'est tout l'enjeu de notre stratégie ». La phrase vise évidemment la précédente majorité écologiste. Mais l'essentiel est ailleurs. Après l'été 2026, l'adaptation n'est plus une politique pour 2050. Elle doit produire des effets dès 2027.

Une tour de contrôle du climat

C'est la vraie nouveauté du dispositif, et elle est passée presque inaperçue derrière les mesures plus visibles. La Ville va créer un Centre de supervision climatique, présenté par l'équipe municipale comme une « tour de contrôle du climat ». Il ne s'agit pas d'une structure créée de toutes pièces, mais du regroupement de fonctions aujourd'hui dispersées dans les services.

Son rôle : croiser les îlots de chaleur, les zones inondables et les autres risques climatiques avec des données socio-économiques, âge, isolement, précarité, ainsi qu'avec les caractéristiques du bâti. La Ville veut aussi définir, avec Météo-France, un scénario climatique de référence correspondant aux épisodes extrêmes que Bordeaux pourrait connaître à l'horizon 2050, et actualiser ses cartographies d'îlots de chaleur urbains, de jour comme de nuit.

La collecte a déjà commencé. Cet été, 430 sondes ont été installées dans les écoles et les crèches pour mesurer température, humidité, luminosité et taux de CO₂. Des capteurs seront ensuite proposés à des habitants volontaires, pour documenter les écarts entre logements selon leur typologie, leur étage ou leur exposition. L'ambition affichée : passer d'une connaissance générale du réchauffement à une cartographie assez fine pour décider où intervenir en priorité, plutôt que de répartir les moyens de façon uniforme sur la ville.

Une pièce rafraîchie dans chacune des 119 écoles

Les établissements scolaires restent le premier chantier concret. Bordeaux compte 119 écoles maternelles et élémentaires, environ 840 classes et 17 000 élèves. Quarante établissements sont considérés comme particulièrement vulnérables et font déjà l'objet d'audits techniques.

La Ville s'engage à créer une pièce rafraîchie dans chaque école d'ici l'été 2027, avec une climatisation fixe ou mobile selon les bâtiments. Lors des dernières canicules, seules vingt écoles disposaient de quelques espaces climatisés, quatre groupes scolaires étant entièrement rafraîchis. Des brasseurs d'air seront installés dans les classes, à raison de quatre appareils en moyenne par salle, et un Plan particulier de mise en sûreté canicule sera généralisé avant la fin de 2026.

La végétalisation se poursuivra au rythme de cinq à six cours d'école ou de crèche par an, pour atteindre 35 sur le mandat.

Végétalisation et adaptation cours d'école Bordeaux
Végétalisation et adaptation cours d'école Bordeaux

L'ombre devient une politique publique

C'est la principale évolution de doctrine. La nouvelle majorité ne veut plus confondre végétalisation et adaptation. Planter des arbres reste nécessaire, mais leurs effets demandent du temps, et certains espaces du centre historique se prêtent mal aux plantations.

« Un arbre met plusieurs années à protéger une rue ; or, nos habitants ont besoin de fraîcheur maintenant », explique Mayeul l'Huillier, adjoint chargé des espaces publics, des mobilités et de la végétalisation.

Ombrières, voiles, pergolas, fontaines et brumisateurs viendront donc compléter les plantations, avec des matériaux plus clairs et moins sensibles à l'accumulation de chaleur. Objectif affiché : chaque Bordelais devra pouvoir accéder à un îlot de fraîcheur à moins de 300 mètres de son domicile avant la fin du mandat. Les rues très fréquentées, les aires de jeux et les arrêts de bus ou de tramway seront prioritaires. Dans le centre historique, la Ville veut ouvrir une discussion avec l'Architecte des Bâtiments de France, et Thomas Cazenave portera le sujet au congrès de l'Organisation des villes du patrimoine mondial, à Marrakech.

Des refuges climatiques, y compris la nuit

L'espace public ne représente qu'une partie du problème. Les logements bordelais peuvent eux aussi devenir inhabitables pendant les canicules. La Ville veut créer des lieux refuges dans chaque quartier, certains équipements municipaux rafraîchis pouvant ouvrir exceptionnellement la nuit pour accueillir les habitants des « bouilloires thermiques », personnes âgées, familles ou personnes en situation de précarité en tête.

Selon la municipalité, 56 % des logements bordelais sont occupés par une personne seule. L'isolement devient donc un facteur de risque à part entière, et l'organisation de la ville devra évoluer : horaires adaptés pour les piscines, parcs et équipements sportifs, marché nocturne expérimental. Une façon d'admettre que lorsque les températures atteignent 40 °C, Bordeaux ne peut plus fonctionner aux mêmes heures.

L'eau et le logement, les deux chantiers les moins mis en scène

Sur les sept engagements listés par la Ville elle-même, deux passent presque inaperçus derrière les écoles et les ombrières. D'abord l'eau : 60 % de celle utilisée pour l'arrosage à Bordeaux est encore de l'eau potable, comme 80 % de celle employée pour nettoyer les rues, un usage que l'adjointe Catherine Fabre qualifie de « contresens écologique ». La Ville veut développer la réutilisation des eaux usées traitées, en parallèle d'une meilleure gestion de l'eau de pluie et du déploiement de fontaines et de brumisateurs supplémentaires dans l'espace public.

Ensuite le logement privé. La municipalité s'engage sur « des bâtiments et des logements adaptés aux épisodes climatiques extrêmes », mais c'est de loin l'engagement le moins détaillé des sept, sans calendrier ni enveloppe identifiable à ce stade. Contrairement aux écoles ou aux bâtiments municipaux, la Ville n'a aucun levier direct sur le bâti privé, hors incitations et évolution du PLU. C'est pourtant le sujet qui touche le plus directement les 56 % de Bordelais vivant seuls dans des logements parfois invivables l'été.

Une rupture avec Hurmic à relativiser

Thomas Cazenave présente sa stratégie comme une nouveauté. L'opposition écologiste conteste cette lecture et accuse la majorité de reprendre des actions engagées sous Pierre Hurmic. L'objection est en partie fondée : l'autonomie énergétique municipale serait passée de 2 % à 29 % entre 2020 et 2024, selon le bilan de l'ancienne majorité rapporté par Le Monde, et la précédente équipe avait déjà engagé végétalisation, désimperméabilisation des cours et rénovation énergétique des bâtiments publics.

La rupture est donc moins écologique que méthodologique. Aux arbres et à la désimperméabilisation s'ajoutent un outil de pilotage centralisé, des brasseurs d'air, des protections solaires, des refuges nocturnes et de nouveaux horaires.

Vingt millions étalés, un financement qui reste un non-sujet

La Ville consacrera 20 millions d'euros à cette stratégie, étalés sur deux à trois exercices budgétaires selon nos informations, et dégagés par des arbitrages internes plutôt que par des recettes nouvelles. Rapportée aux 636 millions d'euros du budget annuel de Bordeaux, l'enveloppe reste absorbable : environ 6,7 à 10 millions d'euros par an selon la durée de l'étalement retenue.

Le choix reste politique, dans une ville dont Thomas Cazenave décrit régulièrement les finances comme dégradées. Il faudra néanmoins suivre la ventilation précise des crédits : quelle part pour les écoles, pour les refuges, pour l'ombrage, et quelle part correspond à des travaux déjà programmés avant même l'annonce de jeudi. Le plan prévoit 26 rénovations globales de bâtiments publics et des travaux sur 23 toitures, dont 15 écoles. Dix projets en cours ont déjà été modifiés après les canicules de cet été.

L'été 2027 comme premier test

La communication est déjà calibrée. Sur Instagram, le carrousel de présentation égrène un constat de crise, des chiffres spectaculaires, une bande-son signée Kavinsky et un maire filmé en contre-plongée, avant de dérouler les sept engagements sous forme de liste à cocher. Efficace pour convaincre en six écrans. La réalisation sera plus difficile à mettre en scène. À l'été 2027, chaque école devra disposer d'une pièce rafraîchie, les premiers refuges devront être identifiés, les ombrières devront apparaître dans les rues, et le Centre de supervision climatique devra avoir produit ses premières cartographies.

Pierre Hurmic voulait transformer Bordeaux par les arbres. Thomas Cazenave veut y ajouter une tour de contrôle, de l'ombre, de l'air et des refuges. Face aux prochains étés, la ville n'a probablement plus le luxe de choisir entre les deux.

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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