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Nutri-Score, Yuka : comment l'agroalimentaire a dépensé des millions pour freiner deux outils de santé publique

Un livre blanc publié le 7 septembre 2026 par Yuka et les créateurs du Nutri-Score documente dix ans de pressions de l'industrie agroalimentaire contre ces deux outils. L'agroalimentaire se défend, et la Nouvelle-Aquitaine, où le secteur pèse 15 % de l'emploi industriel, n'est pas épargnée.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 10 sept.
11 min de lecture
Nutri-Score, Yuka : comment l'agroalimentaire a dépensé des millions pour freiner deux outils de santé publique
Yuka scan et recommandation produits

L'essentiel

  • Yuka et les créateurs du Nutri-Score publient une enquête sur dix ans de lobbying agroalimentaire, décrédibilisation, logos concurrents, procédures judiciaires, contre-science.
  • Le document est cosigné par les cibles mêmes du lobbying qu'il décrit, ce qui n'invalide pas les faits mais impose la prudence sur l'interprétation.
  • La bataille judiciaire FICT contre Yuka a coûté environ 500 000 euros sur trois ans ; Yuka a gagné en appel dans les trois dossiers.
  • Les fédérations mises en cause contestent toute dérive et revendiquent leur droit à se défendre.
  • Une proposition de loi pour rendre le Nutri-Score obligatoire est attendue à l'automne 2026, un enjeu concret pour l'agroalimentaire néo-aquitain, qui pèse 15 % de l'emploi industriel régional.

On a tous croisé en faisant ses courses dans un supermarché un utilisateur de Yuka qui scanne les produits avant de choisir celui qu'il met dans son caddy. Yuka c'est 80 millions d'utilisateurs dans le monde dans 12 pays, 6 millions de produits référencés dans la base (4 millions alimentaires, 2 millions cosmétiques), et 85 produits scannés chaque seconde !

Le 7 septembre 2026, Yuka publie une longue enquête sur les méthodes déployées depuis dix ans contre le Nutri-Score et sa propre application. Signée par sa fondatrice Julie Chapon, aux côtés du professeur Serge Hercberg, créateur du Nutri-Score, et de l'épidémiologiste Mathilde Touvier, qui a coordonné les études de validation scientifique du logo. Le texte n'est pas un article de tiers neutre : ce sont les cibles du lobbying qui décrivent elles-mêmes les coups reçus. Cela ne rend pas les faits moins vérifiables, la plupart s'appuient sur des jugements, des documents internes de fédérations professionnelles et des études publiées dans des revues à comité de lecture. Mais cela mérite d'être dit avant toute chose, à un moment où l'agroalimentaire pèse lourd dans le tissu industriel de Nouvelle-Aquitaine et où beaucoup de décideurs régionaux ont un intérêt direct dans ce débat.

Pourquoi l'industrie s'attaque-t-elle à la crédibilité du Nutri-Score plutôt qu'à sa méthode ?

Contester la crédibilité d'un outil ne demande aucune preuve, contrairement à une contestation méthodologique. Dès 2015, l'Association nationale des industries alimentaires (ANIA) qualifie le Nutri-Score de dispositif "simpliste" dans un communiqué titré "Non à un dispositif d'étiquetage nutritionnel simpliste basé sur un code couleur". L'argument s'est ensuite répété presque à l'identique face à Yuka. Les auteurs rappellent que l'algorithme du Nutri-Score s'appuie sur des cohortes suivant des centaines de milliers de personnes, validées par Santé publique France, l'ANSES et le Haut Conseil de la santé publique.

Seconde tactique : multiplier les logos concurrents pour diluer la décision. En 2017, six multinationales, Coca-Cola, Mars, Mondelez, Nestlé, PepsiCo et Unilever, lancent leur propre étiquetage, l'Evolved Nutrition Label, qui affiche les valeurs par portion plutôt que pour 100 grammes. Des portions minuscules, 10 ou 15 grammes, suffisent à faire verdir artificiellement des produits riches en sucre ou en graisses. Le logo disparaît en moins de deux ans, après avoir occupé le terrain le temps voulu.

Des fédérations en première ligne, des marques en retrait

Troisième mécanisme : les grandes marques n'attaquent presque jamais directement. Ce sont des fédérations aux noms techniques, ANIA, FCD, FICT, qui montent au front, alors que les entreprises qui les financent, Lactalis, Herta, Fleury Michon, restent en retrait. Le député Cyrille Isaac-Sibille rapporte avoir entendu, autour du dossier roquefort, l'argument des "petits producteurs" menacés, alors qu'un grand groupe dominent la filière. Lactalis, pour ne pas le nommer, produit environ 80 % du roquefort, soit autour de 11 000 tonnes sur 14 400 tonnes en 2023

Un professionnel de la communication cité dans la presse résume le rapport de force : "Pour chaque sollicitation en faveur du Nutri-Score, le message adverse circule de multiples fois, relayé par l'entreprise, sa fédération et des personnalités rémunérées."

Combien a coûté la bataille judiciaire entre la FICT et Yuka ?

Le volet le plus concret pour Yuka reste judiciaire. À partir de 2020, la FICT, qui fédère près de 300 entreprises de charcuterie, attaque l'application devant le tribunal de commerce de Paris pour avoir alerté sur les nitrites. Deux entreprises adhérentes suivent, avec le même cabinet d'avocats. Dans un arrêt du 8 octobre 2025, la cour d'appel de Paris y voit une stratégie coordonnée. Yuka gagne en appel dans les trois dossiers, mais la bataille aura coûté près de 500 000 euros et trois ans de procédure.

Fabriquer le doute

Quand la science dérange, une autre tactique consiste à en produire une autre, à l'opposé, plutôt qu'à réfuter directement les travaux gênants. Le doute suffit : il pousse les décideurs à temporiser, et laisse penser au public que "les avis divergent", même quand la controverse est artificielle. Une étude publiée dans BMJ Global Health en 2023 par Besançon, Beran et Batal illustre le phénomène : sur 134 publications consacrées au Nutri-Score, un article avait 21 fois plus de chances d'être défavorable au logo lorsque ses auteurs déclaraient un conflit d'intérêts ou un financement par l'industrie agroalimentaire. Autrement dit, la conclusion d'une étude sur le Nutri-Score dépend statistiquement moins de ce qu'elle mesure que de qui la finance.

L'agroalimentaire se défend

Les fédérations visées contestent toute dérive. Contactée par la presse, la FICT, par la voix de Fabien Castanier, dit son étonnement et rappelle que la profession travaille à baisser les teneurs en nitrites, tout en revendiquant le droit de se défendre en justice face à des mentions qu'elle juge dénigrantes. L'ANIA défend de son côté une mission de représentation légale et un dialogue qu'elle estime indispensable à l'élaboration de politiques publiques éclairées. Le tableau n'est d'ailleurs pas uniforme du côté industriel : Nestlé dit avoir fait du Nutri-Score un pilier de son étiquetage et se déclare favorable à une obligation, à condition qu'elle soit harmonisée au niveau européen, une position que partage Mars. L'ANIA, elle, reste attachée à un affichage volontaire.

Le Nutri-Score va-t-il devenir obligatoire en France ?

Le sujet n'est pas neuf. Le 7 novembre 2025, l'Assemblée nationale avait déjà adopté, dans le cadre du budget de la Sécurité sociale, deux amendements rendant le Nutri-Score obligatoire sur les emballages, avec une exception pour les produits sous AOP, AOC, IGP ou Label Rouge. Le Sénat les a rejetés, et début décembre 2025, la mesure a échoué en nouvelle lecture à l'Assemblée, à une voix de majorité près. C'est dans la foulée de cet échec que Serge Hercberg, Mathilde Touvier et d'autres chercheurs ont lancé une pétition pour rendre obligatoire l'affichage du Nutri-Score sur les emballages des aliments en France, qui a déjà recueilli plus de 92 000 signatures sur les 100 000 nécessaires pour être mise en ligne sur le site de l'Assemblée.

Une nouvelle tentative est désormais en cours : une proposition de loi transpartisane a été déposée en mars 2026, avec un examen espéré à l'automne. La question n'a rien de théorique en Nouvelle-Aquitaine : l'agroalimentaire y représente près de 38 000 emplois, soit environ un dixième du total national du secteur, et 15 % de l'emploi industriel régional, contre une moyenne plus faible dans le reste du pays. C'est dans le Lot-et-Garonne que ce poids est le plus marqué. La région se distingue en outre par une surreprésentation de la transformation de la viande et de la fabrication de boissons, deux catégories directement concernées par l'algorithme du Nutri-Score, et revendique 295 produits sous signes officiels de qualité et d'origine, IGP, AOP, Label Rouge. Chaque révision de l'algorithme redistribue les bons et les mauvais élèves parmi ces filières, et chaque contentieux a un coût que les petites structures ne peuvent pas absorber aussi facilement que les géants qui financent les fédérations professionnelles.

Chaque révision de l'algorithme redistribue les bons et les mauvais élèves parmi ces filières, et chaque contentieux a un coût que les petites structures ne peuvent pas absorber aussi facilement que les géants qui financent les fédérations professionnelles.


Sources : enquête de Julie Chapon, Serge Hercberg et Mathilde Touvier publiée sur yuka.io le 7 septembre 2026 ; dossier de presse Yuka, janvier 2026 ; Doctissimo, Clémentine Allox, 8 septembre 2026 (citations Fabien Castanier/FICT, ANIA, Nestlé, Mars) ; arrêt de la cour d'appel de Paris du 8 octobre 2025 ; Besançon S., Beran D., Batal M., BMJ Global Health, 2023, doi.org/10.1136/bmjgh-2023-011720 ; Deschasaux M. et al., BMJ, 2020, doi.org/10.1136/bmj.m3173 ; Insee Analyses Nouvelle-Aquitaine n° 176 sur l'emploi agroalimentaire régional; LCP, "Alimentation : les députés veulent rendre obligatoire l'affichage du Nutri-Score", novembre 2025 ; pétition citoyenne n° 4753, plateforme des pétitions de l'Assemblée nationale.


FAQ Yuka, Nutriscore

Qu'est-ce que le livre blanc publié par Yuka et les créateurs du Nutri-Score révèle ?

Publié le 7 septembre 2026 par Julie Chapon, cofondatrice de Yuka, aux côtés du professeur Serge Hercberg, créateur du Nutri-Score, et de l'épidémiologiste Mathilde Touvier, le document documente sept tactiques de lobbying déployées depuis dix ans par une partie de l'industrie agroalimentaire pour affaiblir ces deux outils d'information nutritionnelle : décrédibilisation, multiplication de logos concurrents, recours à des fédérations professionnelles, déplacement du débat vers le terroir, procédures judiciaires, financement d'une contre-science, et mobilisation d'un État entier dans le cas de l'Italie.

Pourquoi l'industrie agroalimentaire s'attaque-t-elle à la crédibilité du Nutri-Score plutôt qu'à sa méthode ?

Contester la crédibilité d'un outil, en le qualifiant de simpliste ou en personnalisant l'attaque sur ses créateurs, ne demande aucune preuve scientifique, contrairement à une contestation méthodologique. Dès 2015, l'Association nationale des industries alimentaires qualifiait déjà le Nutri-Score de dispositif simpliste basé sur un code couleur, alors que son algorithme s'appuie sur des cohortes de centaines de milliers de personnes, validées par Santé publique France, l'ANSES et le Haut Conseil de la santé publique.

Comment l'Evolved Nutrition Label a-t-il permis de brouiller le repère du Nutri-Score en 2017 ?

En 2017, six multinationales (Coca-Cola, Mars, Mondelez, Nestlé, PepsiCo et Unilever) ont lancé leur propre étiquetage, l'Evolved Nutrition Label, qui affichait les valeurs nutritionnelles par portion plutôt que pour 100 grammes. Des portions minuscules, parfois 10 ou 15 grammes, permettaient de faire verdir artificiellement l'affichage de produits riches en sucre ou en graisses. Le logo a été abandonné en moins de deux ans, mais a occupé le terrain le temps de retarder l'adoption du Nutri-Score.

Pourquoi ce sont des fédérations comme l'ANIA ou la FICT qui portent l'offensive, et pas les marques elles-mêmes ?

Les grandes marques évitent d'apparaître en première ligne contre des outils d'information des consommateurs, un risque d'image qu'elles préfèrent ne pas prendre. Ce sont des fédérations professionnelles aux noms techniques, comme l'ANIA pour l'agroalimentaire ou la FICT pour la charcuterie, qui mènent les actions et les procédures, alors que les entreprises qui les financent, telles que Lactalis, Herta ou Fleury Michon, restent en retrait de la communication publique.

Combien a coûté la bataille judiciaire entre la FICT et Yuka autour des nitrites ?

À partir de 2020, la Fédération française des industriels charcutiers traiteurs (FICT), qui fédère près de 300 entreprises, a engagé trois procédures judiciaires contre Yuka pour sa notation des charcuteries contenant des nitrites. Yuka a remporté les trois affaires en appel, mais la bataille lui a coûté près de 500 000 euros et trois ans de procédure. Dans un arrêt du 8 octobre 2025, la cour d'appel de Paris a qualifié cette série d'actions de stratégie identique et coordonnée.

Comment l'industrie agroalimentaire justifie-t-elle ses actions face à ces accusations ?

Les fédérations mises en cause contestent toute dérive. La FICT affirme travailler à réduire les teneurs en nitrites tout en revendiquant le droit de se défendre en justice face à des mentions qu'elle juge dénigrantes. L'ANIA défend une mission légale de représentation de la filière auprès des pouvoirs publics. Certains grands groupes, comme Nestlé et Mars, se disent même favorables à un Nutri-Score obligatoire, à condition qu'il soit harmonisé à l'échelle européenne, une position que l'ANIA ne partage pas.

Le Nutri-Score va-t-il devenir obligatoire en France ?

Une première tentative a échoué : le 7 novembre 2025, l'Assemblée nationale avait adopté deux amendements au budget de la Sécurité sociale rendant le Nutri-Score obligatoire, avec une exception pour les produits sous AOP, AOC, IGP ou Label Rouge. Le Sénat les a rejetés, et la mesure a échoué en nouvelle lecture à l'Assemblée début décembre 2025, à une voix de majorité près. Une nouvelle tentative est en cours : une proposition de loi transpartisane a été déposée en mars 2026, avec un examen espéré à l'automne. Le logo reste facultatif douze ans après sa création, et plusieurs grands groupes, dont Coca-Cola, Ferrero ou Lactalis, continuent de refuser de l'afficher.

Une pétition existe-t-elle pour rendre le Nutri-Score obligatoire ?

Oui. Lancée le 20 novembre 2025 par Serge Hercberg, Mathilde Touvier et d'autres chercheurs, dans la foulée de l'échec de la mesure au Parlement, cette pétition sur la plateforme officielle de l'Assemblée nationale a recueilli plus de 92 000 signatures sur les 100 000 nécessaires pour être mise en avant sur le site de l'institution.

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Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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