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Sport

Girondins : la fin d'une illusion collective

Tout le monde a crié, personne n'a payé. Les Girondins descendent en Régional 1, la SASP va être liquidée et Lopez est parti en monétisant sa sortie. Reste Triaud, une association endettée et un maire face au chantier de son mandat.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 23 août
11 min de lecture
Girondins : la fin d'une illusion collective
Girondins : 1881 - 2026 la fin d'une illusion collective

Le tribunal administratif de Paris a refermé vendredi soir la dernière porte. Exclus des championnats nationaux, les Girondins de Bordeaux joueront en Régional 1, sauf volte-face inédite du Comité exécutif de la FFF. Derrière le chagrin légitime, une réalité que personne n'avait envie de regarder en face : la société sportive va disparaître, l'association hérite d'un passif lourd et le stade de la Métropole n'a plus de locataire. Thomas Cazenave, qui avait mouillé le maillot jusqu'au bout, se retrouve avec un dossier dont dépend probablement une partie de son mandat.

Tout le monde au front, sauf ceux qui comptent

Pendant huit jours, Bordeaux a donné l'impression d'une ville unie derrière son club. Le 15 août, au lendemain de l'avis défavorable du CNOSF, le maire Thomas Cazenave annonçait sur X s'être entretenu avec Philippe Diallo, président de la FFF, pour plaider le nouveau projet de reprise et rappeler « les répercussions économiques et financières considérables pour la ville, la métropole et tout un territoire » qu'entraînerait une liquidation. La Ville et la Métropole apportaient leur soutien « sans réserve ». Le 20 août, la députée Alexandra Martin, sa suppléante devenue titulaire de la première circonscription, et la sénatrice Nathalie Delattre écrivaient à la Fédération pour réclamer « une nouvelle appréciation de la situation des Girondins ». Selon Sud Ouest, le dossier serait remonté jusqu'à l'Élysée, Dominique Delport, futur président du club, connaissant Emmanuel Macron pour avoir réalisé sa websérie de campagne en 2022. François Grenet, ancien joueur devenu président de la Ligue de Nouvelle-Aquitaine, a lui aussi appelé Philippe Diallo pour le prévenir de ce qu'impliquerait l'arrivée d'un club comme Bordeaux dans ses championnats régionaux.

Le reste de la classe politique a regardé ailleurs. Alain Rousset, président de la Région, absorbé par les suites du mégafeu de juillet et la visite de Sébastien Lecornu le 17 août, n'a rien dit. Le Département non plus. Le gouvernement s'en est tenu à la ligne fixée dès 2022 par Amélie Oudéa-Castéra, quand neuf parlementaires girondins, Cazenave parmi eux, l'avaient déjà saisie pour sauver les Girondins : l'État « n'est pas légitime à intervenir » dans un dossier relevant des instances sportives. Quatre ans plus tard, personne à Matignon ou au ministère des Sports n'a jugé utile de le reformuler.

Et depuis vendredi soir, le silence est général : ni le maire, ni la députée, ni la sénatrice n'ont réagi publiquement à la décision qu'ils avaient tenté d'empêcher.

Côté tribunes, les Ultramarines ont tapissé la ville de banderoles « Le FCGB doit vivre », de la place de la Bourse à la rocade. Une pétition pour le retour en National 1 dépassait 4 000 signatures samedi matin. Alain Giresse a dit sa « tristesse infinie ». Les avocats des repreneurs ont accusé la FFF d'avoir « joué contre les Girondins ». Une source proche du dossier, citée par Le Figaro, affirme que la Fédération a « fait le forcing » pour empêcher un réexamen alors que le tribunal lui avait laissé quelques heures pour indiquer que la DNCG y était prête. Chacun y est allé de sa plainte, de son indignation, de sa lecture des responsabilités.

Ce qu'on a moins entendu, c'est la voix de ceux qui auraient dû accueillir Bordeaux. Le 4 août, dix présidents de clubs de National 1 ont signé un communiqué demandant aux instances le respect de la décision de la DNCG et s'inquiétant d'une réintégration tardive et de ses conséquences sur leur championnat. Ces clubs ont bouclé leurs budgets avec des promesses de recettes de billetterie et de droits sur la base d'une poule sans Bordeaux. Ils n'ont aucune raison d'accepter qu'un concurrent qui n'a pas respecté les règles financières vienne occuper une place dont ils estiment qu'elle n'est pas la sienne. Le tribunal administratif leur a donné raison sur le fond en rappelant que « l'équité sportive impose que tous les clubs soient soumis aux mêmes contraintes financières et calendaires ».

Une exception déjà consommée

Cette équité, Bordeaux l'avait déjà contournée une fois. À l'été 2022, relégué sportivement en Ligue 2 puis rétrogradé administrativement en National 1 par la DNCG, le club avait obtenu du CNOSF un avis favorable que le Comité exécutif de la FFF avait suivi, le maintenant in extremis en Ligue 2 à quelques jours de la reprise. Gérard Lopez y avait vu « une conclusion de droit ». Quatre ans plus tard, le même club revient devant les mêmes instances avec le même type d'argumentaire : de l'argent frais, arrivé trop tard, et la promesse que cette fois c'est différent. Le conciliateur du CNOSF, puis la FFF, puis le juge des référés ont refusé de rejouer la scène. On peut discuter de la rigidité du calendrier fédéral, on ne peut pas dire que Bordeaux n'était pas prévenu.

Gérard Lopez, l'homme qui a fait payer sa sortie par un désastre

Il faut nommer le mécanisme. En juin 2025, pour passer la DNCG, Gérard Lopez avait placé 9 millions d'euros sous séquestre afin de garantir la saison 2025-2026. La juge des référés a révélé à l'audience de jeudi, selon Sud Ouest, qu'il en avait récupéré la moitié dès septembre 2025. La garantie présentée au gendarme financier n'en était donc plus une trois mois plus tard. Au printemps 2026, il refuse de financer la saison suivante et laisse le club se présenter devant la DNCG avec un trou de 9 à 10 millions, celui-là même qui provoque l'exclusion du 30 juin puis sa confirmation en appel le 15 juillet.

Ce même 15 juillet, il lance un appel d'offres pour céder le club. Plusieurs candidats se manifestent, dont Oliver Kahn, dont le projet avait été jugé « sérieux » par plusieurs élus au printemps et que Lopez avait écarté faute d'« offre ferme ». Le cadre de la cession, tel que décrit par Sud Ouest fin juillet, est éloquent : le repreneur devait se substituer à lui comme garant du plan de continuation, ce qui le libérait de ses engagements personnels, tandis qu'il conservait ses créances, environ 4 millions d'euros, et la clause de retour à meilleure fortune inscrite au plan, qui lui aurait permis de récupérer jusqu'à 12 millions en cas de relance du club. En clair, l'actionnaire qui avait conduit le club de la Ligue 1 au National 2 et au redressement judiciaire entendait monétiser sa sortie auprès de celui qui viendrait réparer. Ce n'est qu'à la fin juillet, quand Sparta Capital a fait de l'abandon de la clause et de la créance une condition du rachat à l'euro symbolique, qu'il a cédé. Les 10,6 millions ont alors pu être séquestrés. Trop tard d'une quinzaine de jours pour la commission d'appel, et c'est exactement ce que le tribunal a retenu.

Aucun des acteurs qui ont passé la semaine à accuser la FFF n'a dit un mot de cette chronologie. Elle est pourtant la cause directe du retard que le juge a sanctionné. Juridiquement, comme l'a reconnu le banquier David Gluzman dans l'After Foot, la décision est « complètement logique ». Économiquement, un investisseur prêt à engager plus de 20 millions d'euros se voit fermer la porte. Les deux constats sont vrais en même temps, et le responsable du second n'est pas à Paris.

Et maintenant ? un miracle du coté de la FFF ?

Me Stéphane Bonichot l'avait dit avant l'audience : le maintien en Régional 1 « entraînerait la fin du projet de reprise et donc sa liquidation ». Les repreneurs jouent pourtant une dernière carte. Quelques minutes après l'ordonnance, Franck Tuil pour Sparta Capital, Jérémy Green pour Park Bench et Dominique Delport ont adressé à Philippe Diallo une lettre accompagnée de pièces justificatives sur leurs engagements financiers et leur historique d'investissement, et publié un communiqué demandant au Comité exécutif de la FFF « un réexamen sans délai du dossier ». Ils s'appuient sur une disposition des statuts fédéraux qui permet à un seul membre du Comex de provoquer l'inscription d'un point à l'ordre du jour, et se disent « à la disposition » de la Fédération pour présenter leur projet. Le Comex est libre en droit de revenir sur la position de sa propre DNCG, comme il l'avait fait en 2022. Rien ne l'y oblige, le juge vient de dire qu'il pouvait refuser « par principe » tout élément postérieur à la commission d'appel, et aucun de ses quatorze membres ne s'est à ce jour déclaré prêt à porter la demande. Sud Ouest évoque des pressions politiques, médiatiques et économiques en coulisses ces derniers jours. Elles n'ont pas produit de réunion.

Sauf retournement fédéral inédit, la SASP FC Girondins de Bordeaux va donc être liquidée.

Le commissaire à l'exécution du plan de continuation homologué en juin par le tribunal de commerce, qui avait ramené la dette de 94 à 26 millions d'euros, n'aura pas d'autre choix que de constater que le plan est devenu inexécutable. Tous les contrats de travail seront rompus, joueurs compris. Les salaires de juillet ont été réglés par les repreneurs sur leurs fonds propres, avant même d'être propriétaires ; ceux d'août ne le seront probablement pas par une société en liquidation et les AGS prendront le relai, comme pour toute liquidation.

L'association seule va survivre

Il ne restera que l'association, présidée par Jean-Louis Triaud, qui a dirigé le club de 1996 à 2017 et qui a désormais la main. Elle porte l'affiliation fédérale, le numéro d'affiliation et surtout la marque, les équipes de jeunes et la section féminine, et c'est elle que la Ligue de Nouvelle-Aquitaine a inscrite en Régional 1. Elle porte aussi, selon nos informations, environ 6 millions d'euros de passif, dont le risque que Triaud a lui-même reconnu dans Sud Ouest : la FIFA peut se retourner vers l'association, successeur de l'affiliation, pour les indemnités de transfert impayées par la société.

Triaud affirmait mardi dans Sud Ouest qu'« on peut fonctionner avec l'association durant une saison » sans recréer de structure professionnelle dans l'urgence. Il a réuni 1,8 million d'euros auprès de financeurs qu'il présente comme des « amoureux des Girondins » et dont il ne donne pas les noms, pour gérer au mieux ce passif. C'est exact sur le plan sportif : un effectif de R1 se constitue avec des licences amateurs et quelques contrats fédéraux. C'est beaucoup moins évident sur le plan financier, l'association n'ayant ni billetterie significative, ni droits télé, ni sponsor majeur, et 1,8 million ne couvrant ni le passif ni la reconstruction d'une structure professionnelle. Le support de la Métropole sera essentiel pour la suite.

Plus de SASP, donc plus de joueurs professionnels, plus de masse salariale à défendre, plus de DNCG non plus. Le club repart de la case associative, ce que n'a jamais connu un sextuple champion de France. La montée en N3 se joue sur une saison, la remontée en N2 sur une autre, et la N1 avec son statut professionnel retrouvé est à quatre ans minimum, dans le meilleur des cas.

Un stade à 310 millions sans locataire

Le dommage collatéral le plus lourd n'est pas pour le club. Le Stade Bordeaux Atlantique, construit pour l'Euro 2016 dans le cadre d'un partenariat public-privé de 310 millions d'euros courant jusqu'en 2045, appartient à Bordeaux Métropole. En 2024, la Métropole avait accepté de ne pas exiger de loyer des Girondins pour permettre leur retour au stade, l'une des deux conditions posées par le tribunal de commerce pour éviter la liquidation. Une équipe de Régional 1 ne jouera pas dans une enceinte de 42 000 places ; elle jouera au Haillan ou à Chaban-Delmas, et encore. La redevance annuelle due au concessionnaire par la collectivité, de l'ordre de 5 millions d'euros hors recettes d'exploitation, restera à la charge du contribuable métropolitain, sans le moindre match de football pour la compenser. Les concerts et le rugby du Top 14 ne combleront pas un calendrier de 19 matches à domicile évaporé.

Le défi de Thomas Cazenave

Élu en mars sur une promesse de ville « qui rayonne sur les plans économique, culturel et sportif », président de la Métropole depuis avril, ancien ministre des Comptes publics, Thomas Cazenave a tenté la voie de l'influence, appelé Diallo, mobilisé ses relais parlementaires, laissé les réseaux remonter jusqu'au sommet de l'État. Cela n'a pas suffi, et il est resté silencieux depuis vendredi soir.

Il lui reste six ans et demi de mandat. Dans ce délai, soit les Girondins auront retrouvé le niveau national et un projet capable de remplir le stade, soit Bordeaux sera la plus grande ville de France sans club de football professionnel, avec un stade neuf payé jusqu'en 2045 pour accueillir des concerts. Le maire qui a fait campagne contre « l'immobilisme et le déclin » de la mandature précédente hérite, sur ce dossier, du déclin le plus visible de tous.

La reconstruction ne dépend plus de la FFF ni d'un fonds britannique. Elle dépend de la capacité de la collectivité, de Triaud, des supporter et des fans du club, et de ce qui reste d'actionnaires locaux crédibles à monter un projet amateur sérieux pendant deux saisons, puis à retrouver un investisseur quand il y aura de nouveau quelque chose à acheter. Ce sera long, discret et sans banderoles. C'est probablement le seul chemin qui reste.

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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