Tudigo : après le tribunal, la guerre des récits
En redressement judiciaire depuis le 5 août, Tudigo accuse le marché. Ses propres documents montrent que l'AMF, son responsable conformité et ses avocats alertaient dès février 2025. Pendant que les fondateurs se disputent le récit, les épargnants paient.

Le 5 août, le tribunal de commerce de Bordeaux a placé Tudigo en redressement judiciaire. Onze jours de silence, puis le BODACC, puis tout le monde. Depuis, chacun raconte son histoire. Mais personne ne répond aux questions qui importent aux épargnants.
L'enterrement discret qui a tourné à l'autopsie publique
Jugement le 5 août, cessation des paiements au 31 juillet. Les actionnaires sont prévenus un vendredi, par le canal le plus discret qui soit. Les clients, eux, attendront le 17 août pour recevoir leur première communication, datée du jour même où Les Échos et l'AFP sortent l'affaire. Le plan était limpide : un jugement au cœur de l'été, une page légale enterrée au fond du site, une rentrée tranquille. Il a tenu moins d'une semaine. C'est Benjamin Charles, éditeur de la newsletter Zéro Bullshit qui avait déja épinglé Tudigo, qui dégaine le premier. Puis tout s'enchaîne. Nous publions le 12 août, puis l'Agefi reprend le 14 août et relève au passage que le chiffre d'affaires a dévissé de 6,82 à 4,08 millions d'euros en un an. Les Échos suivent le 17 au matin avec une enquête en règle, l'AFP l'après-midi, reprise par Boursorama, Moneyvox, Fortuneo et L'Info Durable. Le jour même, Tudigo se décide enfin à écrire à ses investisseurs. L'ordre des sorties dit tout : un lanceur d'alerte indépendant,un média local, la presse financière, l'agence, et la plateforme en dernier.
Quand tout le monde devient médecin-légiste
Une plateforme qui revendique 240 millions déployés depuis 2018, 300 entreprises financées, et plus de 40 000 investisseurs selon Les Échos, 25 000 selon son propre communiqué à l'AFP, quinze mille personnes de différence que personne n'a jugé utile d'expliquer. Un cofondateur omniprésent sur LinkedIn. Un secteur qui enchaîne les naufrages depuis Koregraf, WiSEED, October, Fragments, Prello. Le cocktail parfait pour l'industrie du clic. En une semaine ont poussé les guides « que faire si vous êtes investisseur Tudigo », les notes d'avocats parisiens en trois volets, les newsletters qui racontent l'après-Tudigo d'Alexandre Laing depuis une plage tropicale, noix de coco à la main, et son arrivée chez Carré Partners. Des tonnes de pédagogie sur le mécanisme du compte ségrégué et le règlement européen ESMA. Pas un fait nouveau. Le redressement d'un prestataire de financement participatif n'a rien d'un dépôt de bilan de foncière : la valeur est dans les dossiers, dans les flux retour, dans le lien avec les entreprises.
Ceux qui le savent ne parlent pas. Ceux qui parlent ne le savent pas.
Des apprentis-repreneurs à la pelle, et une horloge qui tourne
Publiquement comme en interne, la direction vante de nombreuses manifestations d'intérêt. Dans un message adressé aux équipes que nous avons pu consulter, le président attribue le « très élevé » à l'administrateur judiciaire lui-même, puis corrige aussitôt : une marque d'intérêt n'est pas une offre, une offre n'est pas une reprise, et les salariés sont priés de « rester très prudents face à ces premiers signaux ». Interdiction, au passage, de transmettre « aucune information, même anodine en apparence » à un candidat. L'appel à repreneurs de FHBX fixe le dépôt des offres au 14 septembre à midi et l'audience au 30. La communication du 17 août aux investisseurs règle le reste : un plan de redressement « n'est à date pas envisagé ». Cession ou liquidation. Rien d'autre.
Le problème n'a jamais été le nombre de candidats. C'est le temps. Les deux collectes lancées avant le jugement, Hemera et AllinOne, survivent sous perfusion de l'administrateur, encore promues par leurs dirigeants. Aucune nouvelle opération ne peut plus ouvrir. Une plateforme dont le métier est de collecter ne collecte plus. Chaque semaine, des porteurs de projet partent ailleurs et une base d'investisseurs se refroidit. Ce qu'un repreneur achètera le 30 septembre ne vaut déjà plus ce que cela valait le 5 août. La confiance fait tout.
Le gendarme que tout le monde a oublié
Les stratèges du dimanche qui notent déjà les candidats au rachat oublient un léger détail : Tudigo est agréée par l'AMF depuis le 24 novembre 2023. Un agrément ne se cède pas comme un fonds de commerce. Tout repreneur passera devant le régulateur sur l'honorabilité de ses dirigeants, son track record et, surtout, l'argent réellement mis sur la table pour absorber le stock de dossiers en défaut.
Et ce stock est daté. Le 11 février 2025, le responsable de la conformité de Tudigo rend un état des lieux interne. Le 28 février 2025, une consultation juridique fondée sur cet audit, que nous avons pu consulter, recense huit domaines de non-conformité : gouvernance, sélection des dossiers, plan de continuité, garanties prudentielles, conflits d'intérêts, réclamations, flux de paiement, communication promotionnelle. Quelques chiffres suffisent. Le comité stratégique censé piloter la société, tel que déclaré à l'AMF, ne se réunit plus. 14 véhicules obligataires dont Tudigo est l'associée unique et donc exposée directement, 8 en restructuration, 14 millions d'euros répartis sur 22 tranches. Un seul véhicule porte à lui seul 4,96 millions d'obligations et est décrit comme « considéré comme en cessation de paiement ». Des garanties jamais signées, des faux non détectés, des casiers judiciaires non vérifiés. Un plan de continuité qui n'existe à l'époque que pour les obligations, pas pour les actions. Une prime d'assurance prudentielle relevée deux fois depuis le quatrième trimestre 2024. Et une partie des flux investisseurs qui transite encore par un prestataire de paiement autre que celui dont Tudigo est l'agent, manquement que les avocats jugent non régularisable pour le passé.
Conclusion des avocats, au conditionnel qui est le leur : contrôle AMF « fort probable », et qui se produira quelques mois après, risque de sanction « élevé », retrait d'agrément possible. Et une précision que tous les commentateurs de la reprise ont manquée : la personne morale répond de ses manquements « quand bien même ses actionnaires et dirigeants changent », et la liquidation n'y fait pas obstacle tant qu'elle n'est pas clôturée. Celui qui signe le 30 septembre achète aussi ce passif. L'AMF, elle, peut poursuivre les dirigeants « anciens comme nouveaux ». La boîte de Pandore sera vidée sur le bureau du régulateur. Pas dans les commentaires LinkedIn des pseudos repreneurs improvisés en spécialistes du secteur financier.
Les épargnants n'ont pas attendu
Organisés depuis des mois sur leur propre serveur Discord (ici), ils compilent, recoupent, archivent. C'est là que circule la communication du 17 août, sept pages que Tudigo n'a même pas pris la peine de mettre en évidence sur son site. C'est là aussi qu'a fuité, documents à l'appui, le doublement de la rémunération de Stéphane Vromman en janvier 2026, au moment précis où la collecte s'effondrait et où la société préparait ses « mesures de redressement ». Une décision couverte par le conseil de surveillance que préside Pierre-Etienne Lorenceau. Le grief des épargnants tient en une phrase : l'écart entre le discours de méthode et la réalité des chiffres. Neuf jours avant le jugement, on leur promettait plus de transparence. Ce sont eux, aujourd'hui, qui fournissent aux journalistes, aux avocats et au mandataire ce que la société ne produit pas.
Deux fondateurs, deux récits, et un président qui savait
Stéphane Vromman d'un côté, avec la version officielle peaufinée dans le document du 17 août : un retournement de marché « directement lié à la conjoncture » de 2024 à 2026, des campagnes de dénigrement, et une crise de gouvernance soigneusement datée « postérieure » aux années de croissance 2021, 2022 et 2023. Alexandre Laing de l'autre, parti fin 2025 après avoir annoncé au régulateur qu'il démissionnait de toutes ses fonctions et mettait en vente sa participation dans Tudigo Holding, actionnaire à 70,13 % du PSFP, « à l'issue de quinze mois d'un conflit de gouvernance ». Sa communication balnéaire a été épinglée par La Minute Riches de Stéphane Tréguier et l'investisseur Stéphane Romanyszyn, sans un mot de réponse à ce jour.
Pourtant, les dates démolissent la version de l'actule Président. Selon les échanges avec le régulateur, que nous avons pu consulter, les premières alertes sur des versements effectués avant signature complète de la documentation contractuelle remontent à 2022-2024 et auraient été transmises au contrôle interne dès 2023. Janvier 2025 : un investisseur signale à l'AMF une communication promotionnelle de Tudigo. Le 30 janvier, le régulateur écrit à la société et relève un « rendement cible de plus de 7x », « 149 places seulement », un accès anticipé réservé à des partenaires professionnels, des avantages fiscaux présentés sans leurs conditions. Le 31 janvier, Tudigo reconnaît des éléments diffusés « sans validation préalable du service conformité ». Le 11 février, l'audit interne du responsable de la conformité, adressé au comité exécutif dont Vromman est membre. Le 20 février, l'AMF prévient que « ce type de signalement ne serait plus toléré ». Le 28 février, les avocats concluent au risque élevé de sanction et invitent à « la mise en place immédiate de mesures de remédiation ». Tout cela dix-huit mois avant le dépôt de bilan.
Et rien ne s'arrête. Vromman reprend seul la direction en décembre 2025. Dans les semaines qui suivent, un projet est présenté avec un rendement théorique de 67,1 % par an pour une société sans revenus, un dossier obligataire est promu sur LinkedIn sans compte ni profil investisseur et sans présentation des risques, et un projet dans lequel Pierre-Etienne Lorenceau, actionnaire de Tudigo Holding et président du conseil de surveillance, figure au capital de l'émetteur est validé en comité sans mention de ce lien dans la fiche d'informations clés. Puis, en janvier 2026, le doublement du salaire.
Les chiffres des Échos font le reste. Le marché du crowdfunding est passé de 2,35 milliards en 2022 à 1,76 milliard en 2025. Le crowdequity, cœur de métier de Tudigo, est resté quasi stable. Le chiffre d'affaires de Tudigo, lui, est passé de 6,82 à 4,08 millions en un an. Le marché de Tudigo n'a pas bougé. Tudigo s'est effondrée. Quand un président explique à ses investisseurs que c'est la faute de la conjoncture, des méchants concurrents, alors que son responsable de la conformité, ses avocats et son régulateur lui écrivaient le contraire dix-huit mois plus tôt, ce n'est plus de la communication...
Ceux qui ont vendu le produit ont disparu
Pendant que la collecte grand public fondait, 41 millions en 2024, 29 en 2025, 7,3 sur les huit premiers mois de 2026, Tudigo est allée chercher les tickets plus gros, plus fiscalisé, plus captif : ceux des clients des conseillers en gestion de patrimoine. La plateforme revendiquait un cinquième de ses investissements via ce canal. Les Échos citent Aquilogia Patrimoine à Bordeaux, Auguste Patrimoine, Efficience et Galilée Gestion ; Patrimum Groupe avait promis à ses 4 000 clients un accès anticipé aux dossiers. En mars 2026, quatre mois avant la cessation des paiements, la direction vantait encore un à deux dossiers par semaine pour les chefs d'entreprise en apport-cession, et des conseillers au téléphone toute la journée.
Ce canal n'était pas inconnu du régulateur. Dès le 30 janvier 2025, l'AMF demandait à Tudigo des explications sur « les conditions des partenariats avec les conseillers en investissements financiers, les schémas de transaction et de rémunération, ainsi que les conventions types », à propos d'un mail proposant aux conseillers de « réserver une place pour vos clients » avant la publication officielle de l'offre. Les cabinets distributeurs étaient les destinataires de cette communication.
Ces cabinets ont présenté Tudigo comme une solution sélectionnée. Ils ont encaissé les rétrocessions. Ils ont engagé leur nom et leur responsabilité de conseiller en investissements financiers. Depuis le 5 août, Tudigo leur a ouvert un « espace dédié aux distributeurs ». Aucun n'a communiqué publiquement. Rien n'indique que leurs clients aient appris la nouvelle autrement que dans la presse.
250 actionnaires mort-vivants
Tudigo n'a jamais fait investir ses souscripteurs en direct (sauf en obligations). Chaque levée passait par une holding d'interposition, un véhicule TUDI dont la plateforme tenait la présidence, les registres, les votes et la signature. Près de 200 de ces véhicules sont encore actifs pour quelque 300 entreprises financées : un actionnaire Tudigo dans la quasi-totalité des dossiers vivants, l'écart entre les deux chiffres mesurant ce qui est déjà mort.
La communication du 17 août affirme que les présidents de ces véhicules doivent obtenir l'aval de l'administrateur avant toute consultation des investisseurs, et que toute information sur un projet en difficulté doit être validée par lui avant diffusion. Cette lecture ne tient pas une seconde. Les véhicules TUDI sont des sociétés distinctes, avec leurs actionnaires et leur patrimoine. Aucun n'est en redressement judiciaire.
Le mandat de l'administrateur porte sur Tudigo SAS, donc sur ce que Tudigo fait en tant que président de ces véhicules, pas sur le droit des actionnaires de se réunir, de révoquer leur président et de voter. Tudigo transforme une contrainte qui pèse sur elle en une interdiction qui pèserait sur tous les autres.
Ce que le document dit en creux, c'est que la plateforme préfère des véhicules paralysés à des véhicules qui lui échapperaient avant le 30 septembre.
Et en cas de liquidation, le même document déroule le scénario : les mandataires en fonction pourront démissionner avec trois mois de préavis, la société de recouvrement 1563 sera proposée comme nouveau président à chaque collectivité d'actionnaires, et si personne n'est nommé, « le poste de mandataire social serait alors vacant au terme du préavis ». Tudigo écrit noir sur blanc l'actionnaire sans tête. Pour une start-up en levée de fonds, c'est un bloc minoritaire qui ne peut ni signer ni céder. Aucun fonds de série A n'entre dans une table de capitalisation pareille. La maitrise de la table de capitalisation est essentielle.
Le prix de l'argent
Cette guerre se joue au-dessus de la tête de ceux qui paient. Des dizaines de milliers de particuliers ont confié leurs économies à une plateforme qui leur vendait le private equity à partir de 500 euros. On leur répète que leurs fonds sont ségrégués chez Lemonway et que le redressement ne touche que l'opérateur. C'est exact, et c'est hors sujet : leur argent n'est plus chez Lemonway, il est dans trois cents entreprises. Et si aucun repreneur ne reprend le suivi des participations, le plan de continuité a un tarif, détaillé dans le document du 17 août, sous réserve d'un vote des investisseurs de chaque dossier : 8 400 euros TTC par an et par véhicule pour 1563, payés d'avance par une collecte auprès des investisseurs puis par appels de fonds annuels ; 2 % pour Capsens sur ces collectes et 1,8 % sur tous les flux retour ; côté obligations, 6 000 euros hors taxes par an par emprunt en cours, 10 000 en contentieux, plus les honoraires de Covalt comme représentant de la masse. Le programme d'activité déposé à l'AMF pour l'agrément de novembre 2023 promettait autre chose : la gestion extinctive des actions devait être financée par « une partie des bénéfices générés par le groupe », conservée sur les comptes d'une entité dédiée. En février 2025, cette entité n'existait pas. En août 2026, la facture est adressée aux épargnants. Sur 200 véhicules, le seul poste 1563 dépasserait largement 1,5m d'euros par an, à sortir de la poche des épargnants avant le premier euro récupéré. Et si les investisseurs d'un dossier ne paient pas, le dossier n'est pas repris. Chez Koregraf, liquidée en mai 2025, les investisseurs attendent toujours de savoir ce qu'ils reverront. Personne, à Bordeaux, n'a encore expliqué en quoi Tudigo ferait mieux.
Deuxième question, que ni les fondateurs ni les experts d'un jour n'effleurent : celle des chefs d'entreprise entrés sur Tudigo en apport-cession. Pour eux, perdre le ticket n'est que la moitié du problème ; l'autre moitié, c'est le report d'imposition adossé au ticket, qui suppose une documentation continue des véhicules et des participations pendant cinq ans. Les sept pages du 17 août n'y consacrent pas une ligne. Qui produira cette documentation si la plateforme est vendue par appartements, et à quel prix ? Pour ces investisseurs, une réponse de l'administration fiscale vaut plus que tous les communiqués de l'administrateur judiciaire.
Troisième question, la plus silencieuse : celle des conseillers en gestion de patrimoine qui ont placé le produit, encaissé les rétrocessions, engagé leur nom, et qui disposent aujourd'hui d'un espace distributeur que leurs clients n'ont pas. Ils n'ont rien dit.
Deux actionnaires se disputent le récit. Cent commentateurs se disputent l'audience. Ceux qui ont vendu le produit se taisent. La guerre de la com a au moins un mérite : elle désigne, par contraste, tous ceux qui n'ont rien dit.
On attend avec impatience la réaction de Laing. Quand à Vromman il est déjà reconverti en expert de la gestion financière, dixit son profil LinkedIn...
[NDRL Aqui.Media a eu accès à des documents internes de Tudigo , ainsi qu'à des pièces circulant sur le forum des investisseurs. L'actionnaire majoritaire d'Aqui.Media, sans rôle rédactionnel, est par ailleurs en contentieux avec Tudigo. Les appréciations contenues dans les documents cités sont rapportées au conditionnel qui est le leur.]
Mots-clés :
Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
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