Samedi 3 octobre, les commerçants de la Barrière du Médoc ont lancé leur première Fête des Gros Ventres. Entre 1 200 et 1 500 personnes s'y sont pressées selon notre estimation, assez pour déborder une organisation ravie qui découvrait l'exercice. Son nom est un hommage assumé à la Frairie des Petits Ventres de Limoges, dont la 52e édition se tiendra treize jours plus tard. Reste à convertir cette fête qui promeut le commerce local en tradition, comme son aînée.
Une première prise d'assaut
Les premiers arrivés poussaient déjà les barrières à 17h45, sans attendre le coup d'envoi de 18 heures. Le parking qui fait face au Monoprix a alors changé de fonction. Douze commerces de bouche, deux cavistes et la brasserie bouscataise Mascaret y avaient installé leurs stands. Au menu : du snacking et des spécialités préparées avec des produits locaux, sur fond de bandas, de concerts et de DJ jusqu'à 23 h 30.
Le public a répondu bien au-delà de ce que la logistique pouvait absorber. Pour une première édition portée par les commerçants eux-mêmes, l'afflux a surpris. L'organisation, ravie, a été gentiment débordée par un tel succès, ce qui fixe déjà le chantier de la deuxième édition.
Ce que ce public est venu chercher tient en deux mots : du local et du contact. Des produits du quartier, servis par ceux qui les vendent toute l'année, en une soirée de voisinage large, qui allait de la Croix Blanche à Fondaudège. C'est précisément ce que l'association met en avant pour défendre la Barrière, une zone de chalandise où le lien humain passe avant le reste.
Une fête pour exister
La Barrière du Médoc est une ancienne barrière d'octroi, où l'on taxait autrefois les marchandises entrant dans Bordeaux. Elle est restée un lieu de passage et de commerce, à cheval sur Bordeaux et Le Bouscat. Ses commerçants se sont fédérés en 2017 dans l'association « Le Village de la Barrière du Médoc », dont l'objet est de « promouvoir et dynamiser les commerces » du secteur.
Les commerçants n'en sont pas à leur coup d'essai. Ils avaient déjà tourné une vidéo humoristique pendant les travaux, organisé une chasse au trésor pour l'arrivée du tram D, en service depuis décembre 2019, et deux défilés de mode. La Fête des Gros Ventres change d'échelle. Elle a été distinguée par un prix « Coup de cœur » de la CCI Bordeaux Gironde, partenaire de l'événement aux côtés de la Ville du Bouscat.
Derrière la fête, le diagnostic est sérieux. Sa présidente, Astrid Anquetil, à la tête de Médoc Optique, expliquait avant l'événement que le renouveau du quartier passe par sa visibilité, son accessibilité et ses facilités de stationnement. Elle regrettait aussi des loyers commerciaux trop élevés au regard de la réalité économique, qui freinent l'installation de nouveaux commerces de détail, et qui fragilise les nouveaux projets, à l'image de ces quelques vitrines vierges qui parsèment l'avenue de la Liberation. Une vision partagée par la Mairie qui a recemment bloqué l'arrivée une autre chaine de fast food à quelques mètre de l'actuel MacDonnalds.
Limoges, 1973 : une fête pour sauver un quartier
Le nom n'a rien d'un hasard. Les organisateurs le revendiquent comme un hommage à la Frairie des Petits Ventres de Limoges. En 1973, la municipalité de Limoges envisage de démolir une partie du quartier médiéval de la Boucherie. L'association Renaissance du Vieux Limoges, créée la même année, s'allie à la Confrérie Saint-Aurélien, qui réunit les bouchers, pour ressusciter une fête tombée dans l'oubli.
Le modèle est ancien, et date du 14ème siècle. Chaque 15 septembre, les bouchères de la Confrérie Notre-Dame-de-Pitié portaient en procession une statue de la Vierge, surnommée Notre-Dame-des-Petits-Ventres. La date marquait la reprise de la vente des tripes après les chaleurs de l'été. Les « petits ventres », ce sont des panses d'agneau farcies, l'un des produits phares des tripières.
Entre 5 000 et 10 000 personnes auraient répondu à la première édition. Le quartier est toujours debout. Cinquante-trois ans plus tard, la Frairie occupe chaque troisième vendredi d'octobre la rue de la Boucherie, la place Saint-Aurélien et la place de la Barreyrette. Près de quarante bouchers, tripiers et restaurateurs y servent plus de 40 000 visiteurs selon l'office de tourisme. Le maire l'inaugure vers 18 heures, au passage de la procession. La 52e édition aura lieu le vendredi 16 octobre prochain.
Le chemin à partourir par les Gros Ventres
La Frairie repose sur un produit qu'on ne trouve presque nulle part ailleurs, le girot, un boudin de sang d'agneau propre à Limoges. Elle se tient dans la rue même où les bouchers ont travaillé pendant des siècles. Et elle suit un rituel fixé depuis 1973 : la procession, l'inauguration par le maire, le troisième vendredi d'octobre.
Les Gros Ventres n'ont encore rien de tout cela, mais semblent détenir les atouts pour prendre le même chemin. Leur nom salue la Frairie, mais leur carte diversifiée, faite de snacking et de barbecue, reste, volontairement celle d'une fête de quartier. Le parking Schuman n'a pas la charge symbolique de la rue de la Boucherie. L'enjeu l'an prochain sera probalement de tenter d'occuper le Parc Bordelais, à quelques centaines de mètres, pour accueillir encore plus de monde.
Les deux fêtes partagent pourtant l'essentiel. Elles sont nées d'une inquiétude pour un quartier, et elles ont choisi la table et la convisialité pour y répondre.
Du local et du contact
Le public du 3 octobre a donné une réponse nette : il veut du local et du contact humain, et il se déplace quand on le lui propose. Reste à transformer l'essai. La deuxième édition devra d'abord absorber l'affluence, puis trouver ce qui la distinguera d'une fête de quartier ordinaire : un produit, un rituel, une date fixe.
Limoges montre qu'une fête bien ancrée peut peser longtemps sur le destin d'un quartier. Sur les traces des Petits Ventres, les Gros Ventres ont fait le premier pas : remplir la place : c'est l'essentiel. Vivement la seconde édition.


