Fonds d’investissement "prédateur" : un rapport parlementaire hors sol vu de Nouvelle Aquitaine
Procès des fonds d'invetsissement : et si le vrai vautour nichait à Dubaï, pas à Pessac ? Vu de Nouvelle-Aquitaine : le retour de "la finance est mon ennemi" ?
Adoptée dans une quasi-indifférence médiatique et pourtant essentiel pour notre souveraineté, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur « la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs » a rendu son rapport cette semaine. Vu depuis nos territoires, son réquisitoire désigne la mauvaise cible — au risque de tarir la source d’argent, très largement régionale, qui maintient nos usines entre des mains françaises ou européennes.
Le cas brandi comme symbole est girondin
Pour illustrer la finance « prédatrice », le rapport consacre une section entière à un groupe industriel que les Néo-Aquitains connaissent : Europlasma, dont le siège est à Pessac, en Gironde, et qui exploite un site à Morcenx-la-Nouvelle, dans les Landes. Spécialisée dans la dépollution et la décarbonation, l’entreprise relève précisément des activités stratégiques que l’on dit vouloir réimplanter en France.
Ce groupe, coté en bourse, est tombé sous la dépendance d’un financement par obligations convertibles, ces fameuses OCABSA contre lesquelles l’Autorité des marchés financiers met en garde de façon répétée, parce qu’elles peuvent diluer et ruiner les petits actionnaires sans rien garantir à l’entreprise. Déjà, on est loin, très loin du sujet des fonds d'investissements régionaux, avec une entreprise cotée en bourse... C'est dire le niveau de compréhension des parlementaires...
Mais qui est le financier en question ? Alpha Blue Ocean n’est pas un fonds français. C’est un family office domicilié à Dubaï. Toute l’ironie du rapport tient là : le prédateur qu’il dénonce, à juste titre, n’est pas un investisseur de chez nous, mais un acteur étranger opérant depuis le Golfe sur une société girondine. Ce seul fait fissure la thèse du texte.
Un président de commission qui crie à l'instrumentalisation
Car cette thèse est d’une simplicité confondante : les fonds d’investissement seraient, « par essence », des pillards. Tous, sans distinction. L’affirmation est si tranchée que le président de la commission s’en est désolidarisé dans son propre avant-propos, y voyant une « logique de dénonciation » et un risque d’« exagération dans l’absolu de la critique ». Lorsque le président d’une commission d’enquête prend ses distances avec sa rapporteure, le lecteur est fondé à douter de la démonstration. Mais les enjeux politiques à quelques mois des présidentielles sont tous autres.
Le rapport entretient surtout une confusion. Il range dans la même catégorie les hedge funds anglo-saxons qui ont fragilisé Atos, les financiers qui ruinent des actionnaires depuis l’étranger, les liquidateurs qui rachètent une usine pour un euro avant de la vider, et le capital-investissement qui finance chaque année des milliers de PME françaises. Confondre ces métiers revient à mettre dans le même sac l’usurier, le cambrioleur et le banquier qui prête à l’artisan pour ouvrir son atelier.
Que des opérations soient destructrices, c’est exact : les études économiques montrent que les rachats de grandes sociétés cotées ou les découpes de divisions en difficulté détruisent souvent de l’emploi. Ces pratiques appellent des règles strictes et des sanctions. Mais elles sont minoritaires, et le rapport en fait le portrait de toute une profession.
Ce que finance réellement le capital-investissement régional
La réalité néo-aquitaine dit autre chose. En 2025, près de 1,4 milliard d’euros ont été investis en capital dans 134 entreprises de la région — le montant le plus élevé depuis dix ans, qui place la Nouvelle-Aquitaine au troisième rang national. Premier secteur concerné en nombre d’opérations : l’industrie. Nos usines, nos savoir-faire, nos emplois. Notre souveraineté. Le véritable enjeu.
D’où vient cet argent ? Très majoritairement de chez nous. De Bpifrance, qui a mobilisé quatre milliards d’euros au bénéfice de près de 6 500 entreprises néo-aquitaines pour la seule année 2024. Du fonds NACO, créé et détenu à 100 % par la Région Nouvelle-Aquitaine, qui pratique le « capital patient » et attire près de sept euros privés pour chaque euro public engagé. De nos assureurs, de nos mutuelles, de nos caisses de retraite — et de l’épargne des particuliers, réorientée vers les entreprises du territoire.
Quand un fonds français reprend une PME de Gironde, du Pays basque ou de Charente, ce sont ces capitaux régionaux qui font tourner l’atelier, et le centre de décision reste à Bordeaux, à Pau ou à Limoges. Pas à New York, ni à Dubaï.
L'incompétence crasse des politiques face à la vente aux groupes étrangers
Comparons avec l’autre voie, celle de la cession pure et simple. Le Doliprane, présent dans toutes les armoires à pharmacie, est désormais entre les mains d’un fonds américain. Biogaran, premier fabricant de génériques du pays, a été vendu à un fonds britannique. Dans ces cas, le centre de décision quitte la France définitivement, avec l’aval de Bercy. Voilà la fuite réelle de nos capacités productives et elle n’emprunte pas le canal du capital-investissement régional que le rapport accable.
Se tirer une balle dans le pied : mode d'emploi
C’est en quoi ce texte devient risqué. Au nom de la souveraineté et basé sur des chiffres largement biaisés et qui concernent les USA (!) ou datent, pour la France de 2011 (!!), il propose de supprimer des avantages fiscaux, d’alourdir la taxation, d’imposer aux sociétés de gestion des contraintes calquées sur celles des banques, de soumettre chaque opération à autorisation. Or ces règles n’atteindraient ni le family office de Dubaï qui pressure Europlasma, ni les industriels étrangers qui rachètent nos pépites sans entrave. Elles ne frapperaient qu’un seul acteur : le nôtre. On découragerait NACO et les fonds régionaux, et l’on laisserait le champ libre aux véritables prédateurs venus d’ailleurs.
Mobiliser intelligemment l’épargne plutôt que punir l’investisseur
La France dort sur 6 600 milliards d’euros d’épargne qui irriguent peu son économie, même si les initiatives TIBI corrigent cela. La bonne bataille n’est pas d’interdire les fonds, mais d’orienter cette épargne vers nos territoires et nos emplois, tout en sanctionnant durement les acteurs prédateurs que personne ne contrôle. Pas de désarmer l’investisseur régional qui, lui, garde notre industrie en mains françaises.
La Nouvelle-Aquitaine a fait du capital-investissement l’un des moteurs de sa réindustrialisation. Elle n’a rien à gagner à un procès que le président de la commission lui-même a refusé de signer. Avant de viser Bordeaux, mieux vaudrait chercher le vautour là où il niche vraiment : dans un family office du Golfe, pas à Pessac.
Il serait temps que nos politiques cessent de se "faire une réputation" sur le dos de la souveraineté des entreprises des territoires.
Sources
1. Assemblée nationale, Rapport de la commission d’enquête sur la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs, n° 2903, Tome I, déposé le 9 juin 2026 (président Emmanuel Mandon, rapporteure Aurélie Trouvé).
2. France Invest, Étude sur l’investissement en capital en Nouvelle-Aquitaine en 2025 (présentée à Bordeaux, avril 2026) : 1,4 Md€ investis dans 134 entreprises, 3ᵉ rang national, industrie premier secteur en nombre d’opérations.
3. Bpifrance, Bilan d’activité Nouvelle-Aquitaine 2024 (avril 2025) : 4 Md€ mobilisés au bénéfice de près de 6 500 entreprises régionales.
4. Région Nouvelle-Aquitaine / M Capital, Bilan 2024 du fonds NACO (Nouvelle-Aquitaine Co-Investissement) : 30 opérations, effet de levier estimé proche de 7.
5. France Invest / EY, Croissance et création d’emplois des entreprises accompagnées – données à fin 2023 (décembre 2024) : +530 000 emplois depuis 2018, croissance du chiffre d’affaires supérieure à la moyenne des PME et ETI.
6. Invest Europe (ex-EVCA), Private Equity at Work 2025 (mars 2025) : +8,7 % d’emploi dans les entreprises accompagnées, contre +1,6 % de moyenne européenne.
7. S. Davis, J. Haltiwanger, K. Handley, B. Lipsius, J. Lerner, J. Miranda, The (Heterogeneous) Economic Effects of Private Equity Buyouts, Management Science, 2025 : emploi −12 % après rachat de société cotée, +15 % après rachat de société privée.
8. Q. Boucly, D. Sraer, D. Thesmar, Growth LBOs, Journal of Financial Economics, vol. 102, 2011 : sur 839 opérations françaises, les cibles investissent davantage et croissent plus vite que leurs pairs.
9. Autorité des marchés financiers, mises en garde répétées relatives aux financements par OCABSA / obligations convertibles assorties de bons de souscription.
10. Europlasma, mentions légales (siège : Pessac, 33 ; site : Morcenx-la-Nouvelle, 40) ; Alpha Blue Ocean, communiqués (Business Wire, 2022) confirmant un family office fondé par Pierre Vannineuse et domicilié à Dubaï.
Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
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