ESS : la longue gestation du fonds InvESS't NA, relancé in extremis par Go Capital
Présenté comme un nouveau fonds ESS, InvESS't NA cache cinq années de rebondissements, de revirements politiques et un changement complet de gestionnaire avant son lancement.
Présenté le 12 juin dernier à Bordeaux comme une création, le fonds d'investissement dédié à l'économie sociale et solidaire de Nouvelle-Aquitaine a en réalité cinq ans d'histoire. Né dans le sillage d'un fonds marseillais, porté d'abord par A Plus Finance, fragilisé en 2025 par le désengagement de la Région de son montage initial, il a heureusement vu le jour sous la gestion de Go Capital, filiale d'un groupe, Magellim, lui-même sous tension entre une sanction de l'AMF et un financement d'acquisition à boucler. Récit d'un dossier qui a changé de mains.
Bordeaux : Le communiqué diffusé le 12 juin 2026 a la sobriété des annonces réussies : huit millions d'euros réunis en premier closing, un objectif de vingt, la Région Nouvelle-Aquitaine, la Banque des Territoires, le groupe mutualiste Garance et la Caisse d'Épargne Aquitaine Poitou-Charentes autour de la table, et la gestion confiée à Go Capital. Alain Rousset y rappelle que l'économie sociale et solidaire « représente 13 % du PIB régional ». Tout, dans ce texte, donne à voir un fonds qui démarre. Rien n'y dit qu'InvESS't NA aura mis cinq ans à exister.
InvESS't : un modèle venu de Marseille
L'histoire commence loin de Bordeaux. En 2020, la société de gestion A Plus Finance lance à Marseille InvESS't PACA, en partenariat avec la Chambre régionale de l'économie sociale et solidaire de Provence-Alpes-Côte d'Azur. Le principe : un véhicule de proximité, capable d'apporter des fonds propres à des structures de l'ESS (associations employeuses, coopératives, entreprises à mission) que les outils financiers classiques peinent à accompagner. Le fonds est piloté par Jean-Michel Sibué, directeur du bureau marseillais d'A Plus Finance.
Le concept séduit en Nouvelle-Aquitaine, l'une des régions les plus denses de France en matière d'ESS, secteur qui y pèse plus de 250 000 salariés. En 2021, la Région demande à A Plus Finance de réfléchir à la déclinaison locale du modèle.
Le verrou public de novembre 2021
La décision fondatrice n'est pas un communiqué mais une délibération. Le 8 novembre 2021, la commission permanente du conseil régional vote la délibération n° 2021.1725.CP : via sa holding d'investissement, la Société Nouvelle-Aquitaine Participations (SNAP), la Région s'engage à souscrire au futur fonds ESS. Le texte fixe l'architecture : un véhicule cible de vingt millions d'euros, la Région et la Banque des Territoires appelées à hauteur de cinq millions chacune, le solde attendu d'investisseurs privés pour produire un effet de levier. La mise en œuvre est « envisagée au premier trimestre 2022 ». Le projet est lancé.
La Banque des Territoires, métier de la Caisse des dépôts, devient ainsi cosponsor du projet aux côtés de la Région. Les deux institutions publiques avancent toutefois prudemment : leur participation est assortie de conditions, parmi lesquelles un plafonnement de l'emprise des ressources publiques à 50 % du fonds et un premier closing minimal de huit millions d'euros. La chasse aux investisseurs privés démarre.
"La capitalisme c'est mal" : Un secteur de l'ESS vent debout
"Le secteur de l'Economie Social et Solidaire, porté par l'engouement post COVID de la vague de "l'impact", s'est senti pousser des ailes et a manoeuvré pour prendre la main sur cet outil, dans l'ignorance complète des modalités de fonctionnement de ce type de structure agréé, reluquant sur l'aubaine de ces 20m€ providentiels pour jouer avec à leur guise." nous confie un acteur proche du dossier.
Les têtes de réseau de l'ESS régional seront finalement intégrées dans un Comité d'Impact, sans que cela suffise à effacer cette "faute originelle", preuve en est ce désengagement de dernière minute de la Vice-Présidente à l'ESS de la région et de l'emblématique patron de la chaire ESS de SciencePo, d'un événement réunissant tout ce que compte l'ESS, en septembre 2024. Une première anicroche qui n'est pas sans conséquences.
2024 : la structuration se complique
Le calendrier de 2022 ne sera pas tenu. La constitution juridique du fonds (un fonds professionnel spécialisé géré par A Plus Finance, avec ODDO BHF pour dépositaire) n'aboutit qu'au printemps 2024. Selon plusieurs personnes impliquées dans le montage, les visions des deux co-sponsors s'opposent; entre recherche de rentablilité pour la CDC et investissement à fonds perdus pour la région. L'arbitrage finira entre les mains du Président Rousset. Garance et la Caisse d'Épargne Aquitaine Poitou-Charentes figurent parmi les souscripteurs sollicités qui donnent leur accord, un dernier partenaire fini de réunir les 4m€ de financements privés.
Pourtant l'édifice ne tient qu'à un fil : celui de l'engagement régional, pierre angulaire de tout l'effet de levier. Et les coupe budgétaires servent de prétexte à reculer une décision finale qui avait pourtant été actée dans une délibération.
Juillet 2025 : la Région se retire du montage InvESS't NA
C'est ce fil qui cède. Début juillet 2025, la Région décide de ne pas honorer son engagement dans le véhicule porté par A Plus Finance. "Non renouvellement de la ligne budgétaire" dit-on, rien n'est écrit mais la région "ghoste" les parties prenantes. Privé de son ancrage public, le montage initial s'effondre.
Le sauvetage viendra d'un changement d'opérateur. Alors que mi-2025, A Plus Finance a rejoint le groupe Magellim, qui contrôle également Go Capital, société de gestion agréée par l'AMF et spécialiste de l'investissement à impact, déjà implantée à Bordeaux depuis 2023 se pose en alternative. Go Capital récupère le dossier, le restructure et parvient à reconstituer le tour de table, Région comprise.
Ce n'est pas la première fois qu'un mandat régional approché par A Plus Finance se retrouve, in fine, entre les mains de Go Capital. Dès 2021, l'association de business angels Finaqui et la société de gestion avaient répondu ensemble à l'appel à manifestation d'intérêt lancé par la Région pour reconduire son dispositif d'accélération des start-up et confier la gestion d'un fonds dédié, un véhicule d'obligations convertibles de l'ordre de vingt millions d'euros. C'est Go Capital qui opère aujourd'hui ce fonds, Nouvelle-Aquitaine Accélération.
Le groupe Magellim : un repreneur lui-même sous tension
Le sauvetage opéré par Go Capital n'efface pas les fragilités de l'ensemble auquel la société de gestion appartient. Le groupe Magellim s'est construit autour de sa société de gestion historique, alors dénommée Foncière Magellan, fondée en 2010 par Steven Perron, agréée par l'AMF depuis 2014, et rebaptisée Magellim REIM en février 2025. Or, la commission des sanctions de l'AMF a condamné cette société, le 4 mai 2023, à une amende de 300 000 euros : elle avait réalisé à cinquante reprises, pour près de 70 millions d'euros, des opérations de crédit que son agrément ne l'autorisait pas à mener, et n'avait pas identifié ni géré deux situations de conflit d'intérêts. Selon les acteurs du dossier, la conjonction de cette présence et de la sanction aurait pesé lourdement sur la capacité du véhicule à boucler sa collecte dans son montage d'origine.
Le groupe a depuis poursuivi son expansion à marche forcée. Magellim avait d'abord pris 40 % du capital d'A Plus Finance, avec l'objectif affiché d'une intégration complète à un horizon de cinq ans. On y est. Le groupe a ensuite annoncé, le 18 juin 2025, une prise de participation majoritaire dans Go Capital, portant ses encours revendiqués à près de cinq milliards d'euros. Cette croissance par acquisitions successives a un coût : Magellim doit encore financer le rachat de Go Capital et le solde du capital d'A Plus Finance, pour un montant de plusieurs dizaines de millions d'euros. En parallèle, le groupe nantais discute une recomposition de son actionnariat : la Banque Populaire Grand Ouest, filiale du groupe BPCE, a confirmé publiquement son intérêt pour une opération à son capital, son directeur général, Benoît Catel, jugeant l'information « pas sans fondement ».
InvESS't NA : une naissance qui efface sa préhistoire
Le 12 juin 2026, le premier closing est officialisé à huit millions d'euros. Le fonds, classé Article 9 SFDR, proposera des tickets de 150 000 à un million d'euros sur cinq à huit ans, autour de trois axes : inclusion sociale, transition écologique, développement économique local. La gestion est assurée par David Leray, directeur d'investissement associé chez Go Capital. Et c'est une excellente nouvelle pour l'eco-système, même si la gouvernance semble exclure définitivement le monde de l'ESS régional.
Un fonds qui aura en tout cas été annoncé plus d'une fois. Alain Rousset l'a présenté trois années de suite à la tribune du forum de l'économie sociale et solidaire, jusqu'à l'ouverture du Forum mondial de l'ESS, le GSEF que Bordeaux a accueilli du 29 au 31 octobre 2025, où le président de Région a de nouveau annoncé un fonds de vingt millions d'euros pour le secteur. Entre la première promesse et le premier euro investi, il se sera écoulé près de cinq ans.
Dans le récit officiel, ni les cinq années de structuration, ni les changements de gouvernance, ni les acteurs qui ont porté le dossier jusqu'à son aboutissement n'apparaissent. InvESS't NA y naît neuf. C'est le propre des communiqués de lancement. C'est aussi ce qui rend parfois nécessaire d'en raconter la préhistoire.
Une source nous confie sur le ton de la confidence : "Il est cependant heureux pour la région Nouvelle Aquitaine que ces protagonistes n'aient pas décidé de rejoindre les 80 autres belligérants qui ont contesté moultes engagements non tenus par la région au Tribunal Administratif... "
Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
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