Comment Napoléon III a fabriqué une forêt industrielle
Le "désert landais" est un mythe vieux de deux mille ans, pas une invention de 1857. Ce que la loi de Napoléon III a vraiment fait, c'est industrialiser en quelques décennies une mosaïque paysagère bien plus ancienne, avec l'aide inattendue de la guerre de Sécession.
Quel avenir pour la forêt des Landes ? Un grand dossier Aqui
Depuis les feux de Saumos et Biscarrosse, le débat sur la monoculture de pin ressurgit. AQUI lance un dossier en six volets pour démêler les cinq vraies questions que ces incendies posent: science, économie, propriété, financiarisation, prévention.
Comment Napoléon III a fabriqué une forêt industrielle ?
Il y a deux mille ans, un poète bordelais du IVe siècle écrivait déjà à un ami exilé dans les Landes : une "méchante hutte" étouffée sous un toit de roseaux, une "chaumière qui pleure de fumée". Un guide de pèlerinage de 1150 parlait d'un "pays désolé où l'on manque de tout". En 1654, un géographe notait que "la terre n'y porte que des bruyères et des pins sauvages" et que "l'air est empli de grosses mouches". Stendhal, en 1838, jugeait le pin "le plus vilain arbre du monde".

Le "désert landais" n'est donc pas une invention du Second Empire. C'est un stéréotype vieux de deux millénaires, entretenu par des regards extérieurs qui n'ont jamais aimé ce pays de sable. Ce qui est propre au XIXe siècle, en revanche, c'est d'en avoir fait un instrument de propagande politique. L'historien Jacques Sargos, référence incontournable sur le sujet, l'écrit sans détour : la propagande impériale a présenté ce département comme "un désert ramené à la vie par la volonté de l'empereur", entretenant la légende d'un souverain éclairé. Un mythe utile, pas un constat neuf.
Une histoire plus ancienne que la loi Napoléon
La fixation des dunes ne commence pas avec l'ingénieur Nicolas Brémontier, qu'on en crédite pourtant systématiquement. Ce sont des seigneurs du Pays de Buch qui, dès 1713, sèment les premiers pins à La Teste-de-Buch pour stopper l'avancée du sable.

Brémontier, en poste à Bordeaux de 1766 à 1802, reprend et généralise cette technique à partir de 1790, jusqu'à obtenir en 1801 un décret ordonnant le boisement de tout le littoral. Même mécanique de récupération pour l'intérieur des terres : les frères Desbiey publient dès 1776 un mémoire détaillant comment drainer et mettre en valeur les landes par un réseau de routes et de fossés. Leurs idées seront reprises dix ans plus tard par l'ingénieur Jules Chambrelent, qui en retirera l'essentiel de la gloire.
Le pin lui-même n'attend pas le XIXe siècle. Le seul département des Landes en compte déjà 70 000 hectares plantés en 1789, 149 000 en 1852, cinq ans avant la loi qu'on présente comme fondatrice.
La loi de 1857 accélère les plantations
Le 19 juin 1857, l'Assemblée vote dix articles pour "l'assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne". Le texte ne concerne que les communaux, soit environ la moitié des terrains du nord des Landes et de l'ouest de la Gironde : l'autre moitié, déjà privée, n'est pas concernée. Une seconde loi, en 1860, complète le dispositif. Au total, 2 500 kilomètres de fossés (les crastes) assèchent 300 000 hectares.
Napoléon III ne se contente pas de légiférer. En 1857, il achète sur ses deniers personnels 7 000 hectares en Haute Landes pour créer le domaine impérial de Solférino, projet agricole et social qui ambitionne de régénérer la région. Il offre aussi au comte Colonna Walewski le domaine des marais d'Orx, où trois tentatives d'assèchement avaient déjà échoué en 1599, 1699 et 1834. Le Second Empire les fait enfin aboutir.
Un basculement accéléré par la guerre de Sécession américaine
Ce n'est pas la loi seule qui fait basculer le massif. C'est la guerre de Sécession. Entre 1861 et 1865, le blocus des producteurs de résine américains fait de la France le seul fournisseur mondial capable de répondre à la demande. Le cours de la gemme s'envole, les dernières réticences locales tombent, et le massif passe en quelques décennies de 300 000 hectares à près d'un million.

Cette bascule ne se fait pas sans heurts. Des propriétaires conservateurs et des bergers inquiets pour leur avenir vont jusqu'à incendier de jeunes plants de pins pour freiner la conquête forestière. La fin du pacage collectif, colonne vertébrale du système agro-pastoral, prive nombre de Landais de leur fumure agricole et les pousse à l'exil ou à une reconversion douloureuse. La vie dans les Landes y était toutefois très difficile à cette époque (entre autres à cause de la malaria qui sévissait largement).
Cette rupture a inspiré, un siècle plus tard, le roman de Roger Boussinot "Vie et mort de Jean Chalosse moutonnier des landes", l'histoire d'un dernier échassier finissant sa vie sur un trottoir bordelais.
Un bénéfice sanitaire réel
Tout n'est pas propagande dans cette histoire. L'assainissement a des effets concrets et rapides : la vente de quinine, utilisée contre le paludisme qui frappait la lande humide, chute de 90% en quinze ans. C'est la preuve que la fièvre et l'eau stagnante décrites depuis l'Antiquité n'étaient pas qu'une figure de style.
Jacques Sargos l'historien référent
Il faut un mot sur notre principale source historique. Jacques Sargos, auteur de référence sur cette histoire, est aussi le petit-fils de Roger Sargos, figure majeure de la foresterie landaise, administrateur des Papeteries de Gascogne et président d'associations de défense de la forêt contre l'incendie. Une famille de propriétaires forestiers, donc, qui n'a pourtant pas produit un récit complaisant : c'est justement Jacques Sargos qui qualifie le mythe du "désert ramené à la vie" de construction idéologique. Une leçon d'honnêteté qui vaut d'être signalée, plutôt que passée sous silence.
Le désert des Landes n'a jamais existé, l'industrialisation si
Le pin n'a pas créé les Landes à partir de rien. Il y poussait depuis toujours, mêlé à des feuillus, des lagunes et un système agro-pastoral organisé. Ce que 1857 a fait, avec l'aide d'une guerre lointaine, c'est industrialiser et uniformiser en quelques décennies une mosaïque paysagère bien plus ancienne, au prix d'une rupture sociale réelle et sous couvert d'un récit de désert qui existait depuis l'Antiquité mais que le Second Empire a su instrumentaliser à son profit.
Prochain article : qui possède aujourd'hui cette forêt, et ce que la financiarisation récente change à l'équation.
Sources
- Jacques Sargos, Histoire de la forêt landaise, du désert à l'âge d'or, L'Horizon chimérique, 1997
- François Lalanne et al., "Évolution du système agro-sylvo-pastoral landais aux XIXe et XXe siècles", La Lande, un paysage au gré des hommes
- Atlas des paysages des Landes, Département des Landes : chapitres "Préhistoire et antiquité", "Moyen Âge", "L'Époque moderne", "XIXe siècle - Utopies et grands aménagements", "La création de la forêt landaise"
- Wikipédia, "Loi relative à l'assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne"
- Roger Boussinot, Vie et mort de Jean Chalosse, moutonnier des Landes, Robert Laffont, 1976
- Wikipédia, "Jacques Sargos" et "Roger Sargos"
Mots-clés :
Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
Articles similaires
Comment Napoléon III a fabriqué une forêt industrielle
Le "désert landais" est un mythe vieux de deux mille ans, pas une invention de 1857. Ce que la loi d...

Quel avenir pour la forêt des Landes ? Un grand dossier Aqui
Depuis les feux de Saumos et Biscarrosse, le débat sur la monoculture de pin ressurgit. AQUI lance u...

Canadair : pendant que Saumos brûle, le vrai problème n'est pas le budget mais l'usine
Pendant que Saumos brûle et que Macron défend son bilan aérien, la vraie question n'est pas budgétai...

Forêt usagère de La Teste-de-Buch : la vigilance rouge incendies redonne des arguments aux propriétaires
La Gironde en vigilance rouge, un incendie à Saumos qui mobilise des renforts nationaux : l'ASL de l...

Incendies en Gironde : le choc, et après ?
Depuis le 22 juillet, l'incendie de Gironde a détruit 42 000 hectares et provoqué l'évacuation de 22...
Les déboires des finances de Bordeaux enflamment les médias
413 millions d'euros pour la Ville, plus de 2 milliards pour Bordeaux Métropole. Pourquoi ces chiffr...