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Bordeaux

Les déboires des finances de Bordeaux enflamment les médias

413 millions d'euros pour la Ville, plus de 2 milliards pour Bordeaux Métropole. Pourquoi ces chiffres circulent-ils sans distinction ? Décryptage d'une confusion qui brouille le débat public et des défis financiers qui attendent Thomas Cazenave.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 30 juin
13 min de lecture
Les déboires des finances de Bordeaux enflamment les médias
Les déboires des finances de Bordeaux Photo by Alexis Gerbaud / Unsplash

« Bordeaux est au bord de la faillite. »

Depuis quelques jours, la formule circule sur les réseaux sociaux comme dans les conversations de comptoir. Elle est pourtant fausse... et vraie à la fois. Car derrière "Bordeaux", se cachent deux collectivités différentes, deux budgets, deux dettes et désormais un seul pilote : Thomas Cazenave.

Bordeaux et Bordeaux Métrople

Les deux collectivités traversent une zone de turbulences budgétaires, mais ce ne sont ni les mêmes montants, ni les mêmes compétences, ni les mêmes responsables. Et pour la première fois depuis le départ d'Alain Juppé en 2019, un même homme, Thomas Cazenave, tient la mairie et la présidence de l'inter-communalité. Ce dernier n'aura pas attendu la fin de l'état de grace pour mener cet exercice de transparence.

Les Bordelais, ont cette habitude commode de dire « la mairie » pour tout désigner : la rue mal éclairée, le tram en retard, la piscine fermée, la taxe foncière qui grimpe. Sauf qu'à Bordeaux, derrière ce mot unique, il y a deux maisons, deux tirelires et deux niveaux de risque. Et ces dernières semaines, on a vu circuler deux séries de chiffres alarmants sur « les finances de Bordeaux » sans toujours savoir de laquelle on parlait.

D'un côté, une dette « de 413 millions d'euros » ; de l'autre, une dette « de plus de 2 milliards ». Les deux chiffres sont exacts. Ce qui est faux, c'est de les comparer. Ils ne parlent simplement pas de la même collectivité. Et les confondre, c'est se tromper d'échelle, de compétence et, in fine, de responsables politiques.

Deux budgets, deux périmètres, des chiffres

La Ville de Bordeaux, c'est une commune de quelque 260 000 habitants. Elle gère les écoles, l'état civil, la police municipale, les équipements sportifs et culturels de proximité, la voirie communale au quotidien. Son endettement est passé de 252 millions d'euros en 2019 à 413 millions fin 2025, selon l'audit confié au cabinet EY. Sa capacité de désendettement (le nombre d'années qu'il faudrait pour rembourser la dette en y consacrant toute l'épargne) a glissé de 4,4 ans en 2019 à 8,6 ans en 2025.

Bordeaux Métropole, c'est tout autre chose : 28 communes, environ 840 000 habitants, et des compétences lourdes en investissement. Transports et tramway, eau et assainissement, déchets, grandes infrastructures, urbanisme, voirie structurante. Mécaniquement, les masses financières n'ont rien de comparable. L'encours de dette de la Métropole atteignait 1,9 milliard d'euros fin 2024 et a depuis franchi la barre des 2 milliards. Il était de 889 millions en 2020 : il a donc plus que doublé en cinq ans.

Autrement dit, les 413 millions de la Ville et les 2 milliards de la Métropole ne s'additionnent pas dans une même poche, et ne se pilotent pas depuis le même fauteuil mais disent tout de ce dérapage budgétaire dont personne n'a jamais parlé jusque là.

La Métropole sous l'œil de l'État, après le département de la Gironde qui dérappe

C'est la situation de l'intercommunalité qui inquiète le plus les services de l'État. La Direction générale des finances publiques a placé Bordeaux Métropole dans son « réseau d'alerte », ce dispositif qui signale les collectivités dont la trajectoire dérape. Dans un courrier, la DGFiP invite la Métropole à « travailler sur les leviers pouvant favoriser un redressement de l'autofinancement et une maîtrise de la trajectoire des investissements ». La presse régionale a parlé d'un « carton jaune », avec, à la clé, la menace d'une mise sous tutelle si rien ne bouge.

Le point névralgique tient en un mot : l'effet de ciseau. Pendant que la dette grimpe, l'épargne brute (à savoir la capacité de la collectivité à dégager des marges pour investir et rembourser), elle, recule. Elle est tombée de 317,97 millions d'euros en 2023 à 264,76 millions en 2024, soit une baisse de près de 17 % en un an. La capacité de désendettement de la Métropole s'établissait à 7,16 ans fin 2024. À cela s'ajoute la contribution demandée aux collectivités par l'État : près de 67 millions d'euros d'impact cumulé sur l'épargne métropolitaine depuis 2025.

Voté en janvier 2026, sous la précédente majorité, le budget primitif ( voir FAQ en bas d'article) de la Métropole s'élève à 2,245 milliards d'euros, soit environ 2 626 euros par habitant. Les dépenses de fonctionnement y sont contenues à 1,234 milliard, tandis que l'investissement reste maintenu à un niveau élevé, 1,011 milliard. Dès décembre 2025, l'intercommunalité avait déjà annoncé la suppression d'une centaine de postes pour desserrer la contrainte.

Un même homme aux deux manettes : l'inédit de 2026

C'est là que la séquence politique change tout. Élu maire de Bordeaux le 22 mars 2026, Thomas Cazenave a été porté à la présidence de Bordeaux Métropole le 24 avril dernier, devenant le neuvième président de l'institution depuis sa création en 1968.

Or, depuis le départ d'Alain Juppé pour le Conseil constitutionnel, en 2019, les deux fonctions étaient dissociées. Patrick Bobet, maire du Bouscat, avait présidé la Métropole jusqu'en 2020. Puis le mandat 2020-2026 avait consacré une cohabitation devenue habituelle : Pierre Hurmic à la mairie de Bordeaux, Alain Anziani, maire de Mérignac, à la tête de la Métropole. Avant Juppé, il faut remonter à Jacques Chaban-Delmas, entre 1968 et 1995, pour retrouver un maire de Bordeaux durablement à la présidence de l'agglomération.

Le retour à un mandat unique n'est pas qu'une affaire d'organigramme. Pendant des années, chaque institution pouvait faire du ping pong et renvoyer la responsabilité budgétaire à l'autre, brouillant la lecture pour les habitants. Avec un même responsable aux deux étages, le partage des torts devient impossible : ce qui relève de la Ville et ce qui relève de la Métropole tombe sous une seule signature.

Bordeaux : le temps des audits

Les Bordelais connaissent la chanson des débuts de mandat : cent jours d'état de grâce, le temps des inaugurations et des promesses. Élu maire le 22 mars, Thomas Cazenave en arrive précisément au bout ce jour. Et la suite a un nom moins flatteur : le temps des audits. Celui où l'on ouvre les tiroirs, où l'on fait constater par un tiers ce que l'on a trouvé en arrivant, où l'on prépare l'opinion à des arbitrages qui ne feront pas que des heureux, où l'on choisit les cadavres à sortir des placards...

C'est l'argument mis en avant par la nouvelle majorité. Côté Ville, l'audit EY a déjà chiffré la dérive. Côté Métropole, un audit financier a été lancé pour établir, selon les termes employés, « un diagnostic complet, objectif et partagé ». Le 26 juin dernier, au seuil exact de ces cent jours, le conseil métropolitain a examiné à la fois le compte financier unique 2025, soit le bilan comptable de l'exercice écoulé, et un budget supplémentaire venant corriger le budget primitif hérité de l'ancienne mandature.

L'exercice a ses vertus et ses arrière-pensées. Vertu : poser un diagnostic partagé avant d'agir. Arrière-pensée, que tout Bordelais un peu au fait de la politique locale aura repérée : l'audit permet aussi d'imputer la situation aux prédécesseurs avant d'endosser, soi-même, les économies à venir. Et nul doute qu'il faudra tailler dans les budgets, comme la région avait commencé à le faire

L'unicité offre, au moins sur le papier, un exercice de clarté que la cohabitation rendait difficile : aligner les diagnostics des deux collectivités, distinguer ce qui relève de chaque niveau, et présenter aux contribuables une trajectoire d'ensemble plutôt que deux récits concurrents.

Bordeaux dans une vague nationale

Bordeaux n'invente rien. Partout où une ville a changé de bord en mars, le même réflexe s'observe : on commande un audit de début de mandat. « La dette revient sur le tapis à chaque élection municipale, non sans démagogie », rappelle La Gazette des communes, qui souligne que ces diagnostics servent autant à éclairer la gestion qu'à documenter l'héritage laissé par les prédécesseurs.

Combien d'audits sont aujourd'hui en cours en France ? Disons-le franchement : aucun décompte officiel n'existe. Ni l'État, ni l'Association des maires de France ne tiennent ce registre. On peut néanmoins en proposer une estimation étayée. Sur les 42 communes françaises de plus de 100 000 habitants, le scrutin de mars 2026 a fait basculer une dizaine de villes d'un camp à l'autre : Bordeaux (des écologistes au camp Cazenave), mais aussi Nice (d'Estrosi à Ciotti), Besançon (passée à droite après plus de soixante-dix ans à gauche), Brest, Clermont-Ferrand ou Saint-Denis (du PS à La France insoumise). Or, en cas d'alternance, l'audit financier est devenu quasi systématique, la nouvelle équipe veut un état des lieux signé par un tiers avant d'endosser ses propres arbitrages.

Les alternances municipales de mars 2026 et la généralisation des audits de début de mandat permettent d'estimer qu'au moins une dizaine de grandes villes ont engagé un tel exercice ce printemps. Ce chiffre atteint sans doute plusieurs dizaines si l'on inclut les villes moyennes et les intercommunalités, elles aussi renouvelées et confrontées aux contraintes de la loi de finances 2026. Bordeaux présente toutefois une particularité : un seul élu a commandé les deux audits, celui de la Ville et celui de la Métropole.

Reste l'épreuve des faits. La transparence n'efface pas la dette, et un diagnostic n'est pas un redressement. Mais à l'heure où les chiffres de la Ville et de la Métropole circulent en vrac, la première vertu d'un pilotage unifié sera peut-être pédagogique : rappeler qu'à Bordeaux, il y a bien deux budgets, deux périmètres et deux niveaux de risque, même s'il n'y a qu'un seul pilote pour en rendre compte et qu'il y aura des arbitrages à faire.


Repères chiffrés

Ville de Bordeaux Bordeaux Métropole
Habitants (ordre de grandeur) ~260 000 ~840 000 (28 communes)
Encours de dette 252 M€ (2019) → 413 M€ (fin 2025) 889 M€ (2020) → 1,9 Md€ (fin 2024) → +2 Mds€
Capacité de désendettement 4,4 ans (2019) → 8,6 ans (2025) 7,16 ans (fin 2024)
Épargne brute 317,97 M€ (2023) → 264,76 M€ (2024), −16,7 %
Budget 2026 2,245 Mds€ (BP voté en janvier 2026)
Signal d'alerte Audit EY, risque de tutelle évoqué « Réseau d'alerte » de la DGFiP

FAQ : le vocabulaire des comptes publics, en clair

Commune, intercommunalité, métropole, EPCI : qui fait quoi ?

La commune (la Ville de Bordeaux) gère le quotidien de proximité : écoles, état civil, police municipale, équipements sportifs et culturels. L'intercommunalité regroupe plusieurs communes qui mettent des compétences en commun ; quand elle atteint une certaine taille et exerce de larges compétences, elle prend le statut de métropole. Bordeaux Métropole, qui réunit 28 communes, gère les transports, l'eau, l'assainissement, les déchets et les grandes infrastructures. EPCI (établissement public de coopération intercommunale) est le terme administratif générique qui désigne ces structures, dont les métropoles font partie. Deux budgets distincts, donc, et deux niveaux de responsabilité.

Fonctionnement et investissement : quelle différence ?

Le budget de fonctionnement paie le quotidien qui revient chaque année : salaires, énergie, entretien, fournitures. Le budget d'investissement finance ce qui dure et se construit : une ligne de tram, une école neuve, une station d'épuration. On emprunte pour investir, pas pour fonctionner.

L'épargne brute (ou capacité d'autofinancement) ?

C'est ce qu'il reste à la collectivité une fois les dépenses de fonctionnement payées avec ses recettes de fonctionnement. Cet excédent sert à rembourser la dette et à financer les investissements sans tout emprunter. Quand l'épargne brute baisse — comme à la Métropole, passée de 318 à 265 M€ entre 2023 et 2024 —, les marges de manœuvre se réduisent.

La capacité de désendettement ?

C'est le ratio de référence pour juger d'un endettement. Il répond à une question simple : en combien d'années la collectivité rembourserait-elle toute sa dette si elle y consacrait l'intégralité de son épargne brute ? On l'exprime en années (7,16 ans pour la Métropole fin 2024). En dessous de 8 à 10 ans, la situation est jugée saine ; au-delà de 12 ans, l'alerte est sérieuse. C'est la pente — la dégradation d'une année sur l'autre — qui inquiète autant que le niveau lui-même.

L'encours de dette ?

C'est le montant total de la dette qui reste à rembourser à une date donnée (par exemple 1,9 milliard d'euros pour la Métropole au 31 décembre 2024). À ne pas confondre avec l'annuité, qui est la part remboursée dans l'année.

Budget primitif, budget supplémentaire, compte administratif, compte financier unique : on s'y perd.

Le budget primitif est le budget prévisionnel voté en début d'exercice : ce que la collectivité prévoit de dépenser et d'encaisser. Le budget supplémentaire le corrige en cours d'année pour intégrer les résultats réels ou de nouvelles décisions. Le compte administratif est le bilan a posteriori : ce qui a réellement été dépensé et perçu. Le compte financier unique (CFU) est sa version modernisée, qui fusionne en un seul document le compte de l'ordonnateur (l'élu) et celui du comptable public ; il devient le cadre de référence en 2026.

Les dotations de l'État ?

Ce sont les sommes que l'État verse chaque année aux collectivités, notamment la dotation globale de fonctionnement. Quand l'État réduit ces versements ou demande un effort — environ 67 M€ d'impact cumulé pour la Métropole depuis 2025 —, c'est autant de recettes en moins, qui pèsent directement sur l'épargne.

Le « réseau d'alerte » de la DGFiP ?

C'est un dispositif de la Direction générale des finances publiques qui repère, à partir d'indicateurs, les collectivités dont la trajectoire financière se dégrade. Y figurer n'est pas une sanction : c'est un signal d'avertissement, assorti de recommandations. Bordeaux Métropole y a été inscrite.

La mise sous tutelle ?

C'est le stade au-delà de l'alerte. Si une collectivité ne vote pas un budget en équilibre ou ne peut plus faire face à ses obligations, le préfet et la chambre régionale des comptes peuvent intervenir pour imposer des mesures de redressement. La collectivité perd alors une partie de sa liberté de décision. C'est ce risque, encore théorique, qui a été évoqué pour Bordeaux Métropole.

L'audit de début de mandat ?

C'est un examen des comptes commandé par une équipe qui vient d'arriver, souvent à un cabinet extérieur. Il vise à dresser un état des lieux daté et signé par un tiers. Utile pour piloter, il a aussi une fonction politique : il permet d'attribuer la situation aux prédécesseurs avant d'assumer ses propres décisions.

Les « cent jours » et l'« état de grâce » ?

Expressions empruntées à la vie politique : la période qui suit une élection, durant laquelle un nouvel élu bénéficie d'une bienveillance relative de l'opinion avant que les décisions difficiles n'arrivent. Cent jours après le 22 mars, on atteint la fin juin, soit, à Bordeaux, le moment précis où s'ouvre le temps des arbitrages.

Sources : comptes administratifs et communiqués de Bordeaux Métropole ; audit EY de la Ville de Bordeaux ; France 3 Nouvelle-Aquitaine ; l'Essentiel Bordeaux ; La Gazette des communes ; résultats des municipales 2026 (franceinfo, Wikipédia, Le Grand Continent).

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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