Qui possède vraiment la forêt des Landes ?
60 000 propriétaires privés se partagent le massif landais, mais 2 000 d'entre eux détiennent 57% de la surface. Entre financiarisation, opacité des documents de gestion et reconstruction post-incendie à deux vitesses, deuxième volet de notre dossier sur l'avenir de la forêt des Landes.

Quel avenir pour la forêt des Landes ? Un grand dossier Aqui
Depuis les feux de Saumos et Biscarrosse, le débat sur la monoculture de pin ressurgit. AQUI lance un dossier en six volets pour démêler les cinq vraies questions que ces incendies posent: science, économie, propriété, financiarisation, prévention.
A qui appartient la forêt des Landes ?
Contrairement à une idée reçue la forêt des Landes n'appartient pas seulement à de grands groupes. En effet, près de 60 000 propriétaires privés se partagent le massif des Landes de Gascogne. Un chiffre qui donne l'image d'une propriété diffuse, presque démocratique. Néanmoins 2 000 d'entre eux détiennent 57% de la surface, selon une étude publiée dans les Annales de géographie en 2014, à partir du cadastre de 2003. Le massif est en partie morcelé, le reste est concentré. D'où la difficulté à faire bouger les choses.
Une privatisation de la forêt des Landes qui ne date pas d'hier
Cette structure de propriété n'est pas un accident récent. Elle s'enracine directement dans la mécanique de la loi de 1857 que nous avons détaillé dans le premier article de ce dossier. Quand les communes ne pouvaient financer l'assainissement de leurs terrains, l'État avançait les frais et se remboursait en vendant une partie des parcelles. Les meilleurs postes pour observer ces ventes, et les premiers à en profiter, étaient logiquement les notables locaux, souvent maires ou conseillers municipaux. Les grands propriétaires d'aujourd'hui sont, pour une part, les héritiers directs de cette privatisation des communaux entamée il y a un siècle et demi.
À l'échelle nationale, la forêt privée française compte 3,3 à 3,5 millions de propriétaires, avec une même logique de concentration : 1,5 à 2% d'entre eux, possédant plus de 25 hectares, détiennent la moitié de la surface privée totale. Dans les Landes de Gascogne, cette concentration est encore plus marquée qu'ailleurs en France. Cela n'en reste néanmoins qu'une concentration relative quand il faut prendre des décisions communes.
Le nouveau visage de la propriété : la forêt comme placement
Posséder une forêt a toujours généré un avantage fiscal, mais à cette concentration historique s'ajoute, depuis quelques années, un phénomène plus récent : la financiarisation. Les groupements forestiers d'investissement (GFI) et groupements fonciers forestiers (GFF) permettent à n'importe quel particulier d'acheter, à partir de 1 000 euros, des parts dans un massif forestier géré par un professionnel, sans jamais y mettre les pieds.
L'attrait n'est pas le rendement, généralement faible, entre 1 et 3% selon les sociétés de gestion elles-mêmes. L'attrait, c'est la fiscalité. Les parts de ces groupements bénéficient d'une exonération de 75% sur l'impôt sur la fortune immobilière, d'un abattement de 75% sur les droits de succession et de donation, sans plafond de montant, et d'une réduction d'impôt sur le revenu pouvant atteindre 25% à la souscription. Pour un patrimoine de 500 000 euros transmis en parts de groupement forestier, les droits de succession ne portent plus que sur 125 000 euros. Ces avantages sont conditionnés à un engagement de gestion durable sur 30 ans, validé par un certificat du CNPF, mais très largement déclaratif : rien n'oblige le propriétaire à préserver la biodiversité, à diversifier les essences ou à limiter les coupes rases pour continuer d'en bénéficier.
Une partie du massif landais appartient donc aujourd'hui à des investisseurs qui n'ont jamais vu leur forêt, motivés d'abord par une optimisation successorale, et dont la seule obligation réelle est de cocher une case administrative tous les trente ans.
Le permis de construire, plus transparent que la forêt
Cette structure de propriété s'accompagne d'une opacité qui a peu d'équivalents dans le droit français. N'importe quel citoyen peut consulter le permis de construire de son voisin. Personne, en revanche, ni citoyen ni élu local, ne peut consulter le document de gestion d'une forêt privée. En 2023, l'affaire dite du "Bois du Chat", en Corrèze, forêt classée Natura 2000 promise à une coupe rase, a mis ce verrou en pleine lumière. Le Parc naturel régional de Millevaches et l'association Canopée ont demandé l'accès au document de gestion. Le Centre national de la propriété forestière (CNPF) a opposé un refus catégorique, malgré un avis favorable de la Commission d'accès aux documents administratifs. Le contentieux est toujours en cours.
Cette opacité a des conséquences concrètes sur le terrain landais. Lors des ateliers d'échange organisés par le Département des Landes en 2022, des habitants et élus locaux le formulaient sans détour : les forêts communales, publiques, s'efforcent de conserver les chênes et de diversifier les essences lors des chantiers, avec un contrôle possible des citoyens et des élus. Dans la forêt privée, disaient-ils, "ce n'est pas toujours comme ça".
La Teste, Landiras : deux forêts brûlées, deux façons de replanter
Dans l'esprit de la plupart les deux forêts de pins, brulées en 2022, sont identiques. En réalité, nous sommes face à deux types face à deux types d'approche guidée par le statut de chacune.
La Teste de Buch, la majorité en forêt usagère, appartenant à des propriétaires mais régie depuis le moyen-âge par un statut particulier, l'autre partie étant essentiellement domaniale et gérée par l'ONF. Son statut a amené à faire une large part à la régénération naturelle plutôt que systématiquement replantée. Cela avait été déjà le cas, fin XIXe quand la forêt avait brulé en grande partie. Même si le pin y était hyper présent, elle était assez diversifiée avec chênes, bouleaux, arbousiers, houx...
À Landiras, propriété de sylviculteurs privés, la replantation en pin maritime se fait rapidement, à leurs frais et selon leur choix de gestion.
Deux forêts brûlées la même année, deux logiques de propriété, deux réponses radicalement différentes. Le procès fait à "la replantation à l'identique" après 2022, souvent formulé comme si le massif entier obéissait à une seule décision publique, mérite d'être posé avec cette nuance : ce n'est pas l'État qui a décidé de replanter des pins à Landiras, ce sont des propriétaires privés, avec leur propre argent.
Faire parler d'une seule voix des dizaines de milliers de propriétaires
Cette structure de propriété pose une vraie question de méthode pour l'avenir du massif. On ne réoriente pas une politique forestière comme on réoriente une entreprise. Il n'y a pas de conseil d'administration unique, pas de décideur central à convaincre. Il y a des dizaines de milliers de décisions individuelles, prises forêt par forêt, parfois par des héritiers qui n'ont jamais mis les pieds sur leur parcelle.
Cette dispersion a longtemps servi d'alibi à l'inaction collective. Chaque acteur, sylviculteurs, CNPF, syndicats professionnels, services de l'État, peut renvoyer la responsabilité vers un autre échelon. Et l'histoire récente donne des raisons d'être sceptique sur la capacité de l'État à trancher : en 2020, les acteurs de la filière forêt-bois s'étaient engagés, avec l'appui du gouvernement, à intégrer des critères de préservation de la biodiversité dans les documents de gestion forestière avant fin 2021. Cet engagement n'a pas été tenu, ni lors de la révision des Schémas régionaux de gestion sylvicole, aujourd'hui bloquée par un recours au Conseil d'État, ni dans la Stratégie nationale biodiversité, dont la mesure correspondante se limite à une simple expérimentation.
Reste que face à un massif qui brûle trois fois en quatre ans, la dispersion des responsabilités devient un luxe que la région ne peut plus se permettre. Il faudra bien, à un moment, qu'un acteur, l'État ou la Région, réunisse autour d'une même table sylviculteurs, groupements forestiers d'investissement, CNPF, collectivités et associations, pose des règles communes sur la diversification, la transparence des documents de gestion et la reconstruction post-incendie, et surtout se donne les moyens de les faire appliquer plutôt que de les inscrire dans un énième plan resté sans suite.
Prochain article de ce dossier : ce que la science dit vraiment de la diversification, au-delà des postures.
Sources
- "Le massif forestier des Landes de Gascogne, un patrimoine naturel ? Le regard des gestionnaires", Annales de géographie, Cairn, 2014
- Observatoire des forêts françaises, "Structure de la propriété forestière" et "Morcellement", 2024-2026
- CNPF Nouvelle-Aquitaine, "La forêt des Landes de Gascogne"
- Divers conseillers en gestion de patrimoine (Finance Héros, France Épargne, Meilleurtaux Placement, Ora Défiscalisation) sur la fiscalité des groupements forestiers, 2025-2026
- Canopée Forêts Vivantes, 36 idées reçues sur la forêt, juin 2025 (point 31 et 32)
- Atlas des paysages des Landes, Département des Landes, "Paysage et forêt, les enjeux exprimés par les habitants"
- Dossier AQUI sur l'Avenir de la forêt des Landes :
- Article 1 de ce dossier, "Comment Napoléon III a fabriqué une forêt industrielle"
Mots-clés :
Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
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