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Environnement

Dossier Quel avenir pour la forêt des Landes ? (5/6) : Prévention incendie dans les Landes : DFCI, Canadair, ce qui marche et ce qui manque

DFCI, Canadair, normes environnementales : Bruno Lafon, président de la DFCI Nouvelle-Aquitaine, détaille ce qui a marché et ce qui manque encore. Cinquième volet de notre dossier sur l'avenir de la forêt des Landes, avec un déséquilibre de financement resté inconnu du grand public.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 13 août
12 min de lecture
Dossier Quel avenir pour la forêt des Landes ? (5/6) : Prévention incendie dans les Landes : DFCI, Canadair, ce qui marche et ce qui manque
Prévention incendie dans les Landes : DFCI, Canadair Photo by JD-Photos / Unsplash

La prévention incendie dans les Landes de Gascogne repose sur un système né d'une catastrophe : le 19 août 1949, un feu tue 82 personnes autour de Cestas et Saucats. C'est de cette catastrophe qu'est né le système qui protège encore aujourd'hui le massif landais : pistes, points d'eau, cloisonnements, tours de guet. Un système qui a globalement fonctionné pendant soixante-quinze ans. Un système qui, cet été, a montré ses limites face à Saumos.

Les chiffres clés de la prévention incendie dans les Landes

  • 43 000 km de pistes DFCI, densité de 4 km/100 ha
  • 3 500 points d'eau recensés dans le massif
  • 89% des feux éteints avant d'avoir parcouru un hectare (moyenne historique)
  • 12 Canadair en service, flotte cible de 16 d'ici 2033
  • 1,5 million d'euros de financement d'État par an pour la DFCI Nouvelle-Aquitaine, contre 16 millions pour le Sud-Est

DFCI Landes : 43 000 km de pistes, 3 500 points d'eau

Le dispositif de défense de la forêt contre l'incendie (DFCI) repose sur un réseau impressionnant : 43 000 kilomètres de pistes sillonnent le massif, soit une densité de 4 km pour 100 hectares, hiérarchisées en trois niveaux allant du réseau principal carrossable toute l'année au réseau tertiaire en sol naturel qui découpe des îlots de 25 hectares maximum. 19 tours de guet, aujourd'hui couplées à un système de vidéosurveillance automatique du SDIS, détectent les départs de feu. 3 500 points d'eau sont recensés dans le massif.

Ce dispositif a fait ses preuves. La Gironde reste le premier département français en nombre de départs de feux, environ 900 par an rien que dans ce département, jusqu'à 1 100 pour l'ensemble du massif landais selon certaines estimations locales. Mais historiquement, 89% de ces feux sont éteints avant d'avoir parcouru un seul hectare. Entre 2010 et 2019, la surface moyenne brûlée par incendie en Aquitaine restait inférieure à un hectare, contre plus de quatre hectares dans le Sud-Est, selon un rapport du Sénat. La DRAAF Nouvelle-Aquitaine ne s'y trompe pas : "cette organisation a démontré toute son efficacité avec une faible surface moyenne brûlée annuellement malgré un nombre important de départs de feux." Mais les incendies de 2022 et 2026 viennent bousculer les approches.

Pacte capacitaire 2022 : 8,5 millions d'euros pour la Nouvelle-Aquitaine

Bruno Lafon, président de la DFCI Nouvelle-Aquitaine et maire de Biganos, qui a coordonné les coupes tactiques pendant les incendies de Saumos, reconnaît volontiers que certaines promesses de l'État ont été tenues. Le pacte capacitaire lancé par Emmanuel Macron en 2022 a mobilisé 8,5 millions d'euros pour aider les départements à acquérir des camions-citernes, et a permis à la DFCI Nouvelle-Aquitaine d'obtenir des moyens supplémentaires pour la surveillance des forêts, jusque-là assurée avec ses propres véhicules.

Résultat concret : 316 kilomètres de fossés et de pistes supplémentaires, et 1 400 points d'eau créés. Cette relance faisait suite à un déséquilibre que Lafon dénonçait déjà auprès du gouvernement : dans un rapport remis avec l'ONF sur la stratégie à adopter face aux incendies, il soulignait que l'État accordait alors 16 millions d'euros par an au Sud-Est de la France au titre de la défense contre les incendies, contre seulement 1,5 million d'euros pour l'ensemble de la Nouvelle-Aquitaine, malgré le nombre record de départs de feux en Gironde.

Sur les moyens aériens en revanche, Lafon situe la responsabilité en amont de 2017 : aucune commande de Canadair ou de Dash n'avait été passée depuis plus de dix ans lorsqu'Emmanuel Macron a été élu, confirmant depuis le terrain ce que nous détaillons plus bas. Sur l'A400M équipé d'un kit anti-incendie, engagé pour la première fois cet été, sa prudence tranche avec la communication officielle : "un bel outil de communication, mais en termes d'efficacité, je demande à voir."

Bruno Lafon (DFCI) : "on se heurte à des normes environnementales"

Interrogé par L'Opinion en pleine crise de Saumos, Bruno Lafon a résumé une frustration récurrente chez les acteurs de terrain : "Dès que l'on veut créer un pare-feu, ouvrir une piste ou curer un fossé, on se heurte à des normes environnementales de préservation de la biodiversité." Il cite un cas précis : un entrepreneur sanctionné par l'Office français de la biodiversité pour avoir creusé un fossé supplémentaire non prévu dans l'étude d'impact environnemental. "C'était pourtant du bon sens paysan", commente-t-il, tout en reconnaissant que les autorisations relèvent légitimement des services de l'État, avant de pointer un excès de zèle chez certains agents instructeurs.

Dans l'urgence de la crise, la DFCI a déboisé en deux jours une bande de 103 kilomètres de long sur 100 mètres de large, en mobilisant 200 engins. "Vous croyez que je me suis préoccupé de la fauvette pitchou ou de la grenouille sauteuse ? Évidemment que non", résume Lafon, posant la question en ces termes : "Ne vaut-il pas mieux sacrifier quelques milliers d'hectares pour en sauver des dizaines de milliers ?"

Pare-feux et sylviculture : une responsabilité partagée

Lafon ne dédouane pas la filière pour autant. Depuis vingt ans, dit-il, il répète dans les assemblées générales de la DFCI qu'il faut cesser de planter jusqu'au bord des chemins, une pratique qui persiste parce que la faune consomme une partie des jeunes pousses, poussant les sylviculteurs à planter toujours plus dense. Vu du ciel, le massif forme selon lui "une mer verte, sans aucune délimitation." Il se dit prêt à perdre 1 000 à 2 000 hectares pour élargir et mieux entretenir les pare-feux, et se déclare volontaire pour restaurer des méandres permettant de retenir l'eau dans le massif plutôt que de la voir filer vers le bassin d'Arcachon, "à condition qu'on nous simplifie la tâche."

Sur la diversification, sa position rejoint celle de la science détaillée dans le troisième article de ce dossier : "Ce n'est pas le pin maritime qui pose problème." Il ne ferme pas la porte à d'autres essences comme le chêne-liège, mais rappelle que le pin est présent dans les Landes depuis des siècles. Il insiste enfin sur un facteur souvent minoré dans le débat, la responsabilité individuelle, et plaide pour un durcissement des sanctions contre les auteurs de départs de feu par imprudence.

Canadair en France : pourquoi la flotte reste bloquée à 12 avions

Le 28 juillet 2026, en pleine crise de Saumos, Emmanuel Macron défendait son bilan en évoquant 67 aéronefs mobilisés, un "record historique" selon lui. Le député LFI Hadrien Clouet lui répondait en dénonçant un "scandale d'État" et en réclamant des crédits d'urgence. Cet échange repose une fausse question, comme nous l'avons détaillé dans un article dédié : le manque de Canadair n'est pas d'abord une affaire de chéquier, mais de ligne de production industrielle arrêtée pendant sept ans par son constructeur, un constat que Bruno Lafon confirme lui-même depuis le terrain.

La Sécurité civile aligne aujourd'hui 12 CL-415, tous basés à Nîmes-Garons, contre 15 dans les années 2000. Cette flotte a fondu pour trois raisons cumulées : l'arrêt de la production par Bombardier en 2015, qui a interdit tout simplement de remplacer un appareil perdu ou fatigué, le vieillissement d'un parc dont les plus anciens dépassent trente ans de service, avec deux à trois avions immobilisés en permanence pour maintenance lourde, et quelques pertes opérationnelles. La disponibilité réelle est pire que le chiffre officiel : selon la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, seuls trois appareils sur douze étaient effectivement en état de voler à certaines périodes critiques de l'été 2024.

L'arrêt de 2015 n'est pas un choix d'un gouvernement français : c'est une décision du constructeur canadien, faute de commandes suffisantes sur un marché de niche où les avions amphibies bombardiers d'eau ne sont achetés que par des États, eux-mêmes soumis à une décennie de restrictions budgétaires des deux côtés de l'Atlantique. Il a fallu un mécanisme européen, RescEU, pour relancer la chaîne : six pays (France, Espagne, Italie, Croatie, Grèce, Portugal) ont négocié avec la Commission européenne et le nouveau propriétaire De Havilland Canada, aboutissant le 31 mars 2022 à une commande de 22 appareils du nouveau modèle DHC-515.

Depuis, la France a sécurisé deux commandes : la première en 2024, pour deux appareils livrables en 2028 dans le meilleur des scénarios, la seconde signée le 4 juin 2026 à Nîmes, pour deux appareils supplémentaires non opérationnels avant 2032-2033. La cible reste 16 bombardiers d'eau. Ce calendrier tient à la réalité industrielle de la construction d'un avion amphibie certifié, un temps incompressible, pas à un manque de volonté politique récente.

En attendant, la France loue et mise sur des relais nationaux : hélicoptères lourds Black Hawk, Air Tractor espagnols, et pour la première fois cet été un A400M de l'armée de l'Air équipé d'un kit anti-incendie amovible, capable de larguer 20 000 litres de retardant en une seule passe, l'efficacité que conteste justement Bruno Lafon. Deux projets français doivent prendre le relais à moyen terme : le Kepplair 72, conversion d'ATR 72, avec des essais prévus fin 2026, et le Frégate-F100 d'Hynaero, visé pour le début des années 2030. Aucune de ces solutions ne remplace le Canadair, elles le suppléent en attendant.

Règlement européen GSR2 : un frein réglementaire pour les pompiers

Il existe un autre obstacle, plus technique et bien moins médiatisé. Depuis juillet 2024, un règlement européen impose aux véhicules neufs des aides à la conduite : freinage automatique d'urgence, maintien dans la voie. Utiles sur route, ces systèmes peuvent devenir dangereux pour un camion de pompiers engagé sur un feu de forêt, qui doit parfois franchir une ligne continue, quitter momentanément une piste ou se dégager en urgence si le feu menace l'équipage. Le règlement prévoit une possibilité de désactivation, mais celle-ci se réinitialise à chaque redémarrage du véhicule. Un régime dérogatoire existe pourtant pour les véhicules de services d'incendie, et l'Allemagne, l'Autriche, la Finlande, les Pays-Bas et la Suède l'ont déjà activé. La France, selon la Fédération nationale des sapeurs-pompiers, ne l'a pas encore fait.

Reconstruction post-incendie : 100 millions d'euros du Fonds vert

Le 21 juillet 2026, le gouvernement a annoncé une nouvelle mobilisation nationale pour accélérer la restauration des massifs incendiés, avec 100 millions d'euros pour l'adaptation de la forêt via le Fonds vert et 20 millions d'euros supplémentaires pour la prévention depuis 2023. L'ONF rappelle privilégier, partout où c'est possible, la régénération naturelle plutôt que la replantation systématique, exactement la logique documentée à La Teste-de-Buch dans le deuxième article de ce dossier. Reste que cet argent public arrive après le sinistre, jamais avant.

Biscarrosse-Pombal : ce que le Portugal peut apprendre à la France

Biscarrosse est jumelée depuis 1984 avec Pombal, ville du centre du Portugal régulièrement touchée par les grands feux, avec un partage d'expérience entre pompiers et gestionnaires forestiers des deux territoires. Mais le Portugal n'est pas un modèle sans défaut. En juin 2017, l'incendie de Pedrógão Grande a fait 64 morts, dont 47 sur une seule route rebaptisée "la route de la mort" par la presse portugaise, 30 personnes piégées dans leur voiture. Le système de communication d'urgence Siresp, dont les antennes avaient fondu sous la chaleur, s'est révélé largement défaillant, au point que l'État portugais a dû le racheter au privé pour 7 millions d'euros. La leçon à tirer n'est donc pas "copier le Portugal", mais plutôt : même un pays confronté depuis longtemps aux mêmes risques peut être pris en défaut si le maillon le plus fragile, ici la communication d'urgence, n'est pas traité avec le même sérieux que les pistes ou les Canadair.

Prévention incendies : Il n'existe pas une solution, mais un arsenal à compléter

Ce tour d'horizon dessine une conclusion simple : aucun de ces leviers, pris isolément, ne suffit. Le réseau DFCI a prouvé son efficacité sur les feux ordinaires, mais se heurte à des feux devenus extraordinaires.

Les Canadair restent irremplaçables sur les grands incendies, mais leur flotte ne doublera pas avant 2033, un horizon bien trop lointain pour les étés qui viennent. C'est là que des solutions plus modestes prennent tout leur sens : les Air Tractor, ces avions plus légers déjà loués chaque été à l'Espagne, coûtent nettement moins cher à l'achat comme à l'exploitation qu'un Canadair, et surtout se posent sur de simples pistes, sans les contraintes d'un hydravion qui doit écoper en mer ou sur un plan d'eau. Rien n'empêcherait, sur le principe, d'en baser en permanence au cœur même du massif, à Cazaux ou à Mont-de-Marsan, plutôt que de les faire venir d'Espagne au moment de la crise. Une flotte ainsi répartie entre gros porteurs centralisés à Nîmes et appareils légers prépositionnés localement gagnerait en réactivité sur les tout premiers instants d'un départ de feu, ceux où, on l'a vu, 89% des incendies sont encore maîtrisables.

La prévention, le financement, le matériel aérien lourd et le matériel aérien léger ne sont pas des options concurrentes : c'est un arsenal qui doit se compléter, pas se substituer pièce par pièce. Il en de même on l'a vu dans nos autres articles du dossier sur la diversification, les pare feux...

Ce cinquième article vient compléter un dossier commencé avec la genèse du massif landais, poursuivi avec la question de la propriété, ce que dit vraiment la science sur le pin et le poids économique de la filière. Prochain, et dernier, article de ce dossier : le rapport que les nouveaux habitants du territoire entretiennent avec une forêt qu'ils perçoivent de moins en moins comme une usine.


Sources

  • Atlas des paysages des Landes, Département des Landes, "Landes en feu"
  • DRAAF Nouvelle-Aquitaine, Programme régional de la forêt et du bois
  • Rapport du Sénat, "Feux de forêt et de végétation : prévenir l'embrasement"
  • L'Opinion, entretien avec Bruno Lafon par Antoine Oberdorff, 28 juillet 2026
  • Assemblée nationale, question écrite n°QOSD232 sur les moyens attribués à la DFCI Nouvelle-Aquitaine
  • AQUI.media, "Canadair : pendant que Saumos brûle, le vrai problème n'est pas le budget mais l'usine", Jacques Froissant, 30 juillet 2026
  • Assemblée nationale, questions écrites n°9367, 9156, 8181 sur la flotte de Canadair
  • Règlement (UE) 2019/2144 et règlement (UE) 2018/858 ; publications sourcées de François Adoue-Lagoutte sur GSR2
  • Parlons Politique, "Après les incendies, la restauration des forêts oblige l'État à arbitrer", juillet 2026
  • Wikipédia, "Incendie de Pedrógão Grande" ; BBC News, "Portugal's Siresp rescue network 'failed forest fire victims'"
  • Témoignages recueillis directement (Le Porge, ARS Nouvelle-Aquitaine)
JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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