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Économie

Tudigo dépose le bilan : le chevalier Vromman n'était pas si blanc, finalement...

Le 5 août 2026, le tribunal de commerce de Bordeaux plaçait Tudigo en redressement judiciaire. Neuf jours plus tôt, son président Stéphane Vromman promettait plus de transparence à ses clients. Retour sur les rouages d'une chute annoncée.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 12 août
9 min de lecture
Tudigo dépose le bilan : le chevalier Vromman n'était pas si blanc, finalement...
Tudigo dépose le bilan

Le 5 août 2026, le tribunal de commerce de Bordeaux a placé Tudigo en redressement judiciaire. Trente salariés, un siège flambant neuf au 37 rue Thiac, et une date limite pour trouver un repreneur fixée au 14 septembre à midi. Derrière l'annonce légale, un système à bout de souffle depuis des mois et un conflit de dirigeants.

Stéphane Vromman, un président qui accélère l'implosion

Stéphane Vromman est cofondateur et président de Tudigo. Il en a repris seul la direction en décembre 2025, après le départ tumultueux de son associé Alexandre Laing, que nous racontions en novembre dernier comme un baroud d'honneur spectaculaire. Ce départ fracassant n’est que l’ultime épisode d’un conflit qui couvait depuis des mois. Les deux fondateurs ne partageaient plus la même définition du financement participatif. Vromman défendait une approche « flux » sans de vraies sélections de dossier, celle d’un acteur qui facture des prestations et reste un simple intermédiaire. Alexandre Laing, lui, plus réaliste face au marché, voulait basculer Tudigo dans un modèle « stock », à mi-chemin du private equity, plus ambitieux, plus rémunérateur, plus structurant aussi.

Ironie du sort ou signe d'un navire à la dérive, c'est le 27 juillet dernier, au moment même ou la société préparait son dossier pour le Tribunal de Commerce, ce même Vromman adressait un email à tous ses clients ou partenaires, concluant par :

"L'expérience nous a montré où se joue votre confiance : dans la qualité de notre
sélection pour vous proposer des entreprises saines avec un potentiel réel, dans la transparence que nous vous devons sur vos investissements et leur état de santé, et dans notre capacité à défendre vos intérêts quand une entreprise financée traverse des difficultés [...]
Ce message n'est que la première étape d'une série d'actions concrètes, que vous pourrez suivre au fil des mois.
Merci de votre confiance, nous travaillons à la mériter."

Vromman prennait donc la présidence d'une maison où les fondations craquaient déjà. Mais sa part de responsabilité ne s'arrête pas à l'héritage. Selon la newsletter Zéro Bullshit, c'est lui qui portait historiquement le commercial, avec un modèle "flux" fondé sur le volume de dossiers plutôt que sur la sélectivité. Résultat documenté : environ 9,7 millions d'euros levés en 18 mois pour le compte du promoteur Laurent Villa (RX Venture), soit près d'un quart de la collecte totale de la plateforme sur trois ans, malgré deux liquidations de restaurants antérieures (Cannes 2022, Marseille 2023) et une interdiction de gérer de sept ans prononcée en 2014. Cinq procédures distinctes opposent aujourd'hui Tudigo à RX Venture devant le tribunal de commerce de Bordeaux, et ce type de défaillance en série, nous le documentions déjà au printemps dans notre enquête sur les défaillances en série et les épargnants abandonnés du secteur. Et c'est sans compter sur les diverses autres malversations commises en contravention avec la réglementation AMF, pourtant identifiées dès 2024, qui a contraint cette dernière à se saisir du dossier en urgence. Il était à l'époque plus "simple" de tirer sur l'ambulance et de sortir manu militari l'ensemble des consultants qui oeuvraient avec Laing à redresser la barre.

"Nous avons alerté pendant plusieurs mois, tant les actionnaires que les investisseurs, mais Vromman était décidé à mourir avec la société, c'est chose faite désormais..." nous glisse un insider du sujet.

Reste le rôle plus si trouble d'un certain Pierre-Etienne Lorenceau, ex fondateur d'un groupe de média reconverti dans l'investissement à impact, qui aura compensé sa frustration de ne pas être adoubé par l'AMF pour gérer ses fonds, en jouant le marionnettiste à travers sa prise de contrôle de Tudigo Partners, qui rassemblait les 700 investisseurs ayant investis 3m€ dans la société. Selon nos informations, le personnage n'aura pas hésité à manipuler les petits porteurs pour diffuser des informations diffamatoires, et à intervenir dans la gestion pour y "placer" ses projets, faisant fi des conflits d'intérêts évidents...

Sur le volet financier, la trajectoire de Tudigo est sans appel. La collecte s'effondre : 41 millions d'euros en 2024, 29 millions en 2025, 7,3 millions seulement sur les huit premiers mois de 2026. Un rapport d'expertise récent valorise désormais la plateforme à 2 millions d'euros, contre 40 millions revendiqués par la direction en 2023. Les nombreux autres conflits juridiques, nés d'une stratégie consistant à lancer des procédures plutôt que de payer ses partenaires, font l'objet de plusieurs affaires renvoyées au fond devant Bordeaux depuis septembre 2025 et toujours pendantes. En interne comme en externe, Tudigo se retrouve simultanément adverse dans au moins neuf contentieux ouverts depuis mars 2025, et exposée à plus de 20m€ de risques structurels identifiés par les conseils réglementaires de la société...

Le timing donne à sa dernière prise de parole publique une dimension presque cynique.

Fin juillet 2026, une quinzaine de jours avant l'annonce du redressement judiciaire, Vromman publiait sur LinkedIn un texte sur les épreuves de l'entrepreneuriat, évoquant la "crise de gouvernance" qui l'avait ramené aux commandes en décembre, un contexte économique qu'il qualifiait lui-même d'exigeant, et le sentiment de certains clients de ne pas avoir été accompagnés à la hauteur de leurs attentes. Il y annonçait vouloir bâtir une entreprise plus transparente, plus exigeante, plus à l'écoute, et prenait l'engagement de communiquer plus régulièrement. Il concluait en assurant que ses lecteurs pouvaient "compter sur notre humilité comme sur notre détermination".

Quelques jours plus tard, le tribunal de commerce de Bordeaux plaçait la société en redressement judiciaire. Le message n'annonçait rien de tel, et selon plusieurs témoignages recueillis sur les forums d'investisseurs, la nouvelle n'a pas non plus été communiquée en amont aux dizaines de milliers de clients de la plateforme, seuls les actionnaires en ayant été informés, un vendredi, par la voie la plus discrète possible.

Le décalage entre ce discours de méthode et la réalité des chiffres est devenu, sur les forums, le principal grief adressé à Vromman.

Conséquences pour les investisseurs et plan de continuité

Le redressement judiciaire ne concerne, formellement, que la structure Tudigo elle-même, pas les entreprises financées via la plateforme : chaque projet reste juridiquement distinct. Mais dans les faits, deux catégories d'épargnants encaissent le choc. D'abord les actionnaires de la société Tudigo, environ 700 particuliers ayant investi près de 3 millions d'euros lors des levées de fonds communautaires de 2022 et 2023 : au vu de la valorisation de 2 millions d'euros retenue par l'expert judiciaire, leur mise est en pratique quasi anéantie. Ensuite, et c'est le point le plus sensible, les dizaines de milliers d'investisseurs particuliers ayant placé de l'épargne dans les projets présentés par la plateforme, dont certains ont mis des sommes représentant l'essentiel de leurs économies sur des promesses de rendement à deux chiffres. Le redressement judiciaire de la plateforme, distinct des procédures déjà ouvertes sur des dizaines de projets sous-jacents, ajoute une couche d'incertitude : qui assurera le suivi des dossiers en cours, les recouvrements, la gestion extinctive, si la plateforme elle-même venait à disparaître.

La procédure de redressement, contrairement à une liquidation, vise justement à éviter ce scénario. Elle autorise la poursuite de l'activité pendant la période d'observation et ouvre une fenêtre de reprise : c'est l'objet de l'appel à candidatures piloté par Maître Sylvain Hustaix (SELARL FHBX), ce même administrateur qui avait été sollicité par les actonnaiers dans le cadre d'une tentative de conciliation demandée par Alexandre Laing, avec dépôt des offres avant le 14 septembre 2026, 12 heures, et accès à une data room sous engagement de confidentialité; un délai particulièrement court en regard de l'étendue des dégâts, mais surtout du maintien de l'agrément PSFP de la société, qui ne peut pas continuer à collecter en étant en procédure collective, ce qui met techniquement fin à l'activité de la société. Les collectes en cours, dont celle de Hemera, sont donc compromises.

Reste que la période d'observation ne garantit rien : au tribunal de commerce de Bordeaux, 62% des procédures collectives se sont soldées par une liquidation directe en 2025, et 85% des redressements en cours ont fini par basculer en liquidation. Pour les épargnants, l'enjeu immédiat n'est donc pas de récupérer leur capital, largement compromis, mais de savoir si un repreneur assurera a minima le suivi contractuel des dossiers en gestion, faute de quoi le silence déjà dénoncé sur les forums deviendrait total.

Cela ouvre en tout état de cause la porte à de nouvelles "class actions" comme celles enclenchées par des épargnants frustrés et laissé à l'abandon.

Un symptôme du crowdfunding, pas un accident

Tudigo n'est pas un cas isolé. Le crowdfunding français traverse sa crise la plus sévère depuis dix ans, comme nous l'établissions déjà en octobre 2025 avec le redressement judiciaire de Wiseed, pionnier du secteur fondé en 2008. La trajectoire est la même partout : après un pic à 2,4 milliards d'euros collectés en 2022, la collecte nationale chute à 1,7 milliard en 2024, avant de se stabiliser péniblement à 819 millions au premier semestre 2025. Plus de 10,8 milliards d'euros ont été investis en dix ans par 1,5 million d'épargnants particuliers, et le taux d'incident de paiement atteint désormais 12 à 15% des projets financés, avec près de 20% en retard significatif quand les plateformes daignent le déclarer.

Le fond du problème, nous le documentions déjà avec Wiseed, ce sont des montages financiers de plus en plus sophistiqués pour contourner le plafond européen de 5 millions d'euros par projet et par an, des flux qui transitent par des SCI, des SAS ou des SPV parfois enregistrées à l'étranger, et un empilement de rôles incompatibles au sein d'une même plateforme, entre commercialisation, gestion des titres et représentation des obligataires.

L'entrée en vigueur du statut PSFP, censée apporter de la rigueur, a surtout permis à une soixantaine d'acteurs agréés de continuer à opérer sans que les contrôles sur les garanties (hypothèques, cautions, valorisations) soient réellement indépendants.

Les casse-tête se multiplient : WeShareBonds a cessé son activité, Lumo a été éteinte discrètement par la Société Générale, Anaxago a renoncé à son rapprochement avec Bricks et est placée en RJ elle aussi, October s'est recentrée sur le recouvrement, Koregraf a cessé toute activité en 2024, et 22% des 201 projets suivis lors de sa mise en gestion extinctive étaient déjà en procédure collective. Le sort de Tudigo n'est donc pas un accident de parcours isolé, c'est la confirmation d'un modèle économique qui a voulu remplacer la banque sans s'imposer ses garde-fous, et qui en paie aujourd'hui le prix, sans disposer des mêmes protections pour les épargnants qui lui ont fait confiance.

Qui donc voudra de ces dizaines de milliers d'épargnants frustrés et remontés, qui ont investi dans ces dizaines de dossiers pourris ?

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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