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Économie

Tudigo dépose le bilan : le chevalier Vromman n'était pas si blanc, finalement...

Le 5 août 2026, le tribunal de commerce de Bordeaux plaçait Tudigo en redressement judiciaire. Neuf jours plus tôt, son président Stéphane Vromman promettait plus de transparence à ses clients. Retour sur les rouages d'une chute annoncée.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 12 août
12 min de lecture
Tudigo dépose le bilan : le chevalier Vromman n'était pas si blanc, finalement...
Tudigo dépose le bilan

Le 5 août 2026, le tribunal de commerce de Bordeaux a placé Tudigo en redressement judiciaire. Fondée en 2012, la plateforme bordelaise permettait à des particuliers d'investir en direct dans des PME, sous forme d'actions (crowdequity) ou de prêts obligataires (crowdlending). Trente salariés, un siège flambant neuf au 37 rue Thiac à Bordeaux, et une date limite pour trouver un repreneur fixée au 14 septembre à midi. Derrière l'annonce légale, un système à bout de souffle depuis des mois et un conflit de dirigeants.

Stéphane Vromman, un président qui accélère l'implosion

Stéphane Vromman est cofondateur et président de Tudigo. Il en a repris seul la direction en décembre 2025, après le départ tumultueux de son associé Alexandre Laing, que nous racontions en novembre dernier comme un baroud d'honneur spectaculaire. Ce départ fracassant n’est que l’ultime épisode d’un conflit qui couvait depuis des mois. Les deux fondateurs ne partageaient plus la même définition du financement participatif. Vromman défendait une approche « flux » sans de vraies sélections de dossier, celle d’un acteur qui facture des prestations et reste un simple intermédiaire. Alexandre Laing, lui, plus réaliste face au marché, voulait basculer Tudigo dans un modèle « stock », à mi-chemin du private equity, plus ambitieux, plus rémunérateur, plus structurant aussi.

Ironie du sort ou signe d'un navire à la dérive, c'est le 27 juillet dernier, au moment même ou la société préparait son dossier pour le Tribunal de Commerce, ce même Vromman adressait un email à tous ses clients ou partenaires, concluant par :

Email Stéphane Vromman aux clients et partenaires de Tudigo à 8 jours de la mise en RJ
Email Stéphane Vromman aux clients et partenaires de Tudigo à 8 jours de la mise en RJ

Vromman est donc resté donc seul à la tête d'une maison où les fondations craquaient déjà.

Mais sa part de responsabilité ne s'arrête pas à l'héritage. Selon la newsletter Zéro Bullshit, c'est lui qui portait historiquement le commercial, avec un modèle "flux" fondé sur le volume de dossiers plutôt que sur la sélectivité. Résultat documenté : environ 9,7 millions d'euros levés en 18 mois pour le compte du promoteur Laurent Villa (RX Venture), soit près d'un quart de la collecte totale de la plateforme sur trois ans, malgré deux liquidations de restaurants antérieures (Cannes 2022, Marseille 2023) et une interdiction de gérer de sept ans prononcée en 2014. Cinq procédures distinctes opposent aujourd'hui Tudigo à RX Venture devant le tribunal de commerce de Bordeaux, et ce type de défaillance en série, nous le documentions déjà au printemps dans notre enquête sur les défaillances en série et les épargnants abandonnés du secteur.

Malversations AMF, fournisseurs non payés : Il savait

Et c'est sans compter sur les diverses autres malversations commises en contravention avec la réglementation AMF, pourtant identifiées dès 2024, qui a contraint cette dernière à se saisir du dossier en urgence. Pour y échapper, il était à l'époque plus simple de tirer sur l'ambulance et de sortir manu militari l'ensemble des consultants qui oeuvraient avec Laing à redresser la barre. Le RCCI, responsable de la conformité de la société, débauché à l'AMF, avait d'ailleurs discrètement quitté l'entreprise depuis quelques mois, las de devoir couvrir l'amateurisme de son président.

"Nous avons alerté pendant plusieurs mois, tant les actionnaires que les investisseurs, mais Vromman, qui savait tout des problèmes depuis l'audit de 2024, était décidé à mourir avec la société, c'est chose faite désormais..." nous glisse un insider du dossier.

La méthode employée interroge tant elle semble relever d'un "patern" systématique. Vromman s'est fait une spécialité, non seulement de ne pas payer ses fournisseurs ou ses prestataires, mais aussi de les attaquer pour non réalisation des prestations, arguant que tel ou tel contrat n'a pas été validé. Une manière tout ce qu'il y a de plus commode pour ne pas provisionner les charges et afficher des résultats avantageux, le tout orchestré par son exécuteur des basses oeuvre, un obscur avocat parisien, qui s'embarrasse aussi peu de déontologie que Vromman de réglementation AMF, et attaquant tout azimuts, fan de courriers de dénonciations, le tout pour créer ce contrefeu qui dissuadera de poursuivre la société. Le nombre de "victimes" de ces méthodes est à la mesure du nombre de procédures juridiques diverses en cours à l'encontre de la société (plus d'une douzaine [*]), qui échappe ainsi à plusieurs centaines de milliers de charges qui devraient être au bilan de la société. Nul doute que, cette fois, c'est le procureur qui se chargera de creuser ce sujet, qui relève désormais du pénal, et nourrira les futures "class actions" contre la société et son dirigeant.

Le rôle de Pierre-Etienne Lorenceau

Reste le rôle plus si trouble d'un certain Pierre-Etienne Lorenceau, ex fondateur d'un groupe de média reconverti dans l'investissement à impact, qui aura compensé sa frustration de ne pas être adoubé par l'AMF pour gérer ses fonds, en jouant le marionnettiste à travers sa prise de contrôle de Tudigo Partners, qui rassemblait les 700 investisseurs ayant investis 3m€ dans la société. Selon nos informateurs, le personnage n'aura pas hésité à manipuler les petits porteurs pour diffuser des informations diffamatoires, et à intervenir dans la gestion pour y "placer" ses projets, faisant fi des conflits d'intérêts évidents...

La collecte s'effondre rapidement

Sur le volet financier, la trajectoire de Tudigo est sans appel. La collecte s'effondre : 41 millions d'euros en 2024, 29 millions en 2025, 7,3 millions seulement sur les huit premiers mois de 2026. Un rapport d'expertise récent valorisait la plateforme à 2 millions d'euros il y a quelques mois, contre 40 millions revendiqués par la direction en 2023 : elle vaut désormais 0. Les nombreux autres conflits juridiques, nés d'une stratégie consistant à lancer des procédures plutôt que de payer ses partenaires, font l'objet de plusieurs affaires renvoyées au fond devant Bordeaux depuis septembre 2025 et toujours pendantes. En interne comme en externe, Tudigo se retrouve simultanément adverse dans au moins une quinzaine de procédures (contentieux, prudhommes...) ouverts depuis mars 2025, et exposée à plus de 20m€ de risques structurels identifiés par les conseils réglementaires de la société et communiqués à l'AMF - déontologie oblige - par des associés de la société...

Le timing donne à sa dernière prise de parole publique une dimension presque cynique.

Fin juillet 2026, une quinzaine de jours avant l'annonce du redressement judiciaire, Vromman publiait sur LinkedIn un texte sur les épreuves de l'entrepreneuriat, évoquant la "crise de gouvernance" qui l'avait ramené aux commandes en décembre, un contexte économique qu'il qualifiait lui-même d'exigeant, et le sentiment de certains clients de ne pas avoir été accompagnés à la hauteur de leurs attentes. Il y annonçait vouloir bâtir une entreprise plus transparente, plus exigeante, plus à l'écoute, et prenait l'engagement de communiquer plus régulièrement. Il concluait en assurant que ses lecteurs pouvaient "compter sur notre humilité comme sur notre détermination".

Quelques jours plus tard, le tribunal de commerce de Bordeaux plaçait la société en redressement judiciaire. Le message n'annonçait rien de tel, et selon plusieurs témoignages recueillis sur les forums d'investisseurs, la nouvelle n'a pas non plus été communiquée en amont aux dizaines de milliers de clients de la plateforme, seuls les actionnaires en ayant été informés, un vendredi, par la voie la plus discrète possible.

Le décalage entre ce discours de méthode et la réalité des chiffres est devenu, sur les forums, le principal grief adressé à Vromman.

Conséquences pour les investisseurs et plan de continuité

Le redressement judiciaire ne concerne, formellement, que la structure Tudigo elle-même, pas les entreprises financées via la plateforme : chaque projet reste juridiquement distinct. Mais dans les faits, deux catégories d'épargnants encaissent le choc. D'abord les actionnaires de la société Tudigo, environ 700 particuliers ayant investi près de 3 millions d'euros lors des levées de fonds communautaires de 2022 et 2023 : au vu de la valorisation de 2 millions d'euros retenue par l'expert judiciaire (et sans doute réévaluée bientôt à zéro compte tenu du passif "caché" entre les fournisseurs et les filiales portant des dettes non recouvrables), leur mise est en pratique quasi anéantie.

Ensuite, et c'est le point le plus sensible, les dizaines de milliers d'investisseurs particuliers ayant placé de l'épargne dans les projets présentés par la plateforme, dont certains ont mis des sommes représentant l'essentiel de leurs économies sur des promesses de rendement à deux chiffres. Le redressement judiciaire de la plateforme, distinct des procédures déjà ouvertes sur des dizaines de projets sous-jacents, ajoute une couche d'incertitude : qui assurera le suivi des dossiers en cours, les recouvrements, la gestion extinctive, si la plateforme elle-même venait à disparaître.

La procédure de redressement, contrairement à une liquidation, vise justement à éviter ce scénario. Elle autorise la poursuite de l'activité pendant la période d'observation et ouvre une fenêtre de reprise : c'est l'objet de l'appel à candidatures piloté par Maître Sylvain Hustaix (SELARL FHBX), ce même administrateur qui avait été sollicité par les actionnaires dans le cadre d'une tentative de conciliation demandée par Alexandre Laing, avec dépôt des offres avant le 14 septembre 2026, 12 heures, et accès à une data room sous engagement de confidentialité. C'est un délai particulièrement court en regard de l'étendue des dégâts, mais surtout du maintien de l'agrément PSFP de la société Tudigo, qui ne peut pas continuer à collecter en étant en procédure collective. Cela met techniquement fin à l'activité de la société. Les collectes en cours, dont celle de Hemera, sont donc suspendues et compromises.

Tudigo collectes en cours arrétées par la mise en redressement Judiciaire
Tudigo collectes en cours arrétées par la mise en redressement Judiciaire

Reste que la période d'observation ne garantit rien : au tribunal de commerce de Bordeaux, 62% des procédures collectives se sont soldées par une liquidation directe en 2025, et 85% des redressements en cours ont fini par basculer en liquidation. Pour les épargnants, l'enjeu immédiat n'est donc pas de récupérer leur capital, largement compromis, mais de savoir si un repreneur assurera a minima le suivi contractuel des dossiers en gestion, faute de quoi le silence déjà dénoncé sur les forums deviendrait total.

Cela ouvre en tout état de cause la porte à de nouvelles "class actions" comme celles enclenchées par des épargnants frustrés et laissé à l'abandon.

Un symptôme du crowdfunding, pas un accident

Tudigo n'est pas un cas isolé, même s'il est un cas d'école. Le crowdfunding français traverse sa crise la plus sévère depuis dix ans, comme nous l'établissions déjà en octobre 2025 avec le redressement judiciaire de Wiseed, pionnier du secteur fondé en 2008. La trajectoire est la même partout : après un pic à 2,4 milliards d'euros collectés en 2022, la collecte nationale chute à 1,7 milliard en 2024, avant de se stabiliser péniblement à 819 millions au premier semestre 2025. Plus de 10,8 milliards d'euros ont été investis en dix ans par 1,5 million d'épargnants particuliers, et le taux d'incident de paiement atteint désormais 12 à 15% des projets financés, avec près de 20% en retard significatif quand les plateformes daignent le déclarer.

Le fond du problème, nous le documentions déjà avec Wiseed, ce sont des montages financiers de plus en plus sophistiqués pour contourner le plafond européen de 5 millions d'euros par projet et par an, des flux qui transitent par des SCI, des SAS ou des SPV parfois enregistrées à l'étranger, et un empilement de rôles incompatibles au sein d'une même plateforme, entre commercialisation, gestion des titres et représentation des obligataires.

L'entrée en vigueur du statut PSFP, censée apporter de la rigueur, a surtout permis à une soixantaine d'acteurs agréés de continuer à opérer sans que les contrôles sur les garanties (hypothèques, cautions, valorisations) soient réellement indépendants.

Les casse-tête se multiplient : WeShareBonds a cessé son activité, Lumo a été éteinte discrètement par la Société Générale, Anaxago a renoncé à son rapprochement avec Bricks et semble en difficulté elle aussi, October s'est recentrée sur le recouvrement et est en phase extinctive, Koregraf a cessé toute activité en 2024, et 22% des 201 projets suivis lors de sa mise en gestion extinctive étaient déjà en procédure collective. Blast fait évoluer son modèle vers des deals US...

Le sort de Tudigo n'est donc pas un accident de parcours isolé, c'est la confirmation d'un modèle économique qui a voulu remplacer la banque sans s'imposer ses garde-fous, et qui en paie aujourd'hui le prix, sans disposer des mêmes protections pour les épargnants qui lui ont fait confiance.

A ce jour, aucune des sociétés de crowdfunding placée en redressement judiciaire n'ont survécu. L'activité de collecte doit règlementairement s'arrêter si elle est agrée AMF, ce qui est le cas pour toutes.

Le crowdfunding est mort, vive le private equity retail, sélectionné, investi et géré comme tel : parce que des alternatives existent mais requièrent d'autres compétences. Et ce ne sont malheureusement pas ces "Club Deals" à la mode et non régulés promus sur LinkedIn qui vont rassurer les épargnants !

Et in fine, qui donc voudra de ces dizaines de milliers d'épargnants frustrés et remontés, qui ont investi dans ces centaines de dossiers pourris ?

Sources

Cet article s'appuie sur l'annonce légale de recherche de repreneur publiée par la SELARL FHBX, sur l'ordonnance de référé du tribunal de commerce de Bordeaux du 24 mars 2026, ainsi que sur plusieurs décisions consultées via Pappers Justice concernant les procédures opposant Tudigo à RX Venture. Les données financières (collecte, valorisation) sont issues d'un rapport d'expertise judiciaire et de témoignages recueillis sur les forums spécialisés en financement participatif. Les informations relatives au différend interne entre Stéphane Vromman et Alexandre Laing, ainsi qu'au rôle de Pierre-Étienne Lorenceau, proviennent de sources proches du dossier ayant requis l'anonymat, complétées par les éléments publiés par la newsletter Zéro Bullshit. L'email adressé par Stéphane Vromman à ses clients le 27 juillet 2026, ainsi que sa publication LinkedIn de la même période, ont été transmis à la rédaction et sont reproduits en pied d'article. Cet article s'inscrit dans le prolongement de nos enquêtes Alexandre Laing claque la porte de Tudigo, symbole de la crise du crowdfunding, Crowdfunding : derrière les promesses, des défaillances en série et des épargnants abandonnés et Crowdfunding : avec Wiseed, fin de la blague.

[*] NDRL : une de ces procédures a été lancée par l'actionnaire majoritaire (non ingérrent dans l'équipe rédactionnelle) de la société éditrice d'Aqui.Média.

Email Vromman 27/07/2026

Post Linkedin Vromman (capture d'écran du 13 aout 2026)

Post Linkedin Lorenceau (capture d'écran du 13 aout 2026)

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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