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Économie

60 000 emplois vivent du pin maritime dans les Landes de Gascogne

60 000 emplois, plus de 10 milliards d'euros de chiffre d'affaires, mais un capital de plus en plus mondialisé : de la Cellulose du Pin à Smurfit Westrock, en passant par Gascogne Papier à Mimizan, quatrième volet de notre dossier sur l'avenir de la forêt des Landes.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 12 août
8 min de lecture
60 000 emplois vivent du pin maritime dans les Landes de Gascogne
Smurfit Kappa à Biganos, plus grosse papeterie de la région des Landes

La Nouvelle-Aquitaine produit à elle seule près de 90% de la récolte nationale de pin maritime. La filière forêt-bois-papier régionale représente entre 50 000 et 60 000 emplois selon le périmètre retenu, et un chiffre d'affaires qui dépasse 10 milliards d'euros. Dans le seul département des Landes, où la forêt couvre 60% du territoire, le taux de boisement le plus élevé de la région, la filière bois a longtemps été le seul coeur économique du département. Depuis 20 ans le tourisme l'a dépassé.

Dans le seul département des Landes, où la forêt couvre 60% du territoire, le taux de boisement le plus élevé de la région, le bois a longtemps été le cœur économique historique. Ce n'est plus le cas aujourd'hui : le tourisme y représente désormais environ 14 500 emplois directs et indirects, contre 5 000 à 6 000 pour la filière forêt-bois, selon l'Insee.

Dans ce débat sur l'avenir du massif, il y a donc un chiffre qu'aucun camp ne peut ignorer : des dizaines de milliers de foyers vivent de ce pin qu'on questionne aujourd'hui.

Un chiffre qui sous-estime le nombre réel de personnes concernées

Ces 50 000 à 60 000 emplois salariés ne racontent qu'une partie de l'histoire. Ils comptent la transformation industrielle, le sciage, la papeterie, la construction bois, mais pas les sous-traitants indépendants qui interviennent en amont, bûcherons, débardeurs, entreprises de travaux forestiers, souvent en micro-entreprise ou en franchise, difficiles à comptabiliser dans les statistiques d'emploi classiques.

Ils ne comptent pas non plus les quelque 60 000 propriétaires privés du massif landais évoqués dans le deuxième article de ce dossier, dont la plupart, en dehors des 2 000 plus gros détenteurs, tirent de leur forêt un revenu complémentaire plutôt qu'un salaire à temps plein. Pour ces petits et moyens propriétaires, souvent héritiers d'une parcelle familiale, la vente de bois tous les 40 ou 50 ans peut représenter un apport ponctuel mais réel, sans jamais apparaître dans les chiffres d'emploi de la filière. Le nombre de foyers dont le budget dépend, même partiellement, du massif landais est donc très probablement supérieur aux 50 000 à 60 000 emplois généralement cités.

De la Cellulose du Pin à Smurfit Westrock, une usine devenue mondiale

Le symbole industriel le plus visible de cette filière se trouve à Biganos, sur le bassin d'Arcachon. Tout le monde connait cette odeur entre l'oeuf et le chou pourri qui émane de l'usine de Facture-Biganos, que vous sentez aussi bien en passant en voiture sur l'autoroute qu'en train.

L'usine y transforme du bois en papier kraft depuis 1928, fondée par Saint-Gobain sous le nom de la Cellulose du Pin. Elle emploie aujourd'hui environ 480 à 530 personnes en direct, selon les données financières les plus récentes disponibles (Xerfi, 2023), avec environ 950 emplois indirects supplémentaires estimés autour du bassin d'Arcachon, pour un chiffre d'affaires de site avoisinant 350 millions d'euros. Elle produit 500 000 tonnes de papier kraft par an, dont plus de 60% partent à l'export, et fonctionne à plus de 90% en autonomie énergétique grâce à sa propre production de biomasse.

Ce que le grand public ignore souvent, c'est que cette usine n'appartient plus à un groupe régional depuis longtemps. Saint-Gobain s'en est séparé en 1994 au profit du groupe irlandais Jefferson Smurfit. Depuis une fusion en 2024 avec l'américain Westrock, l'ensemble est devenu Smurfit Westrock, numéro un mondial de l'emballage papier, coté à Londres et New York, dont les principaux actionnaires sont le fonds souverain norvégien et le fonds d'investissement BlackRock. Le pin des Landes, transformé à Biganos, finance aujourd'hui des dividendes versés à l'autre bout du monde. Une financiarisation qui fait écho, à l'échelle industrielle cette fois, à celle que nous avons décrite dans le deuxième article de ce dossier à propos de la propriété forestière elle-même.

Gascogne Papier, l'autre visage plus local de la filière

Mimizan abrite l'autre grand pôle papetier du massif, avec une histoire très différente de celle de Biganos. Le groupe Gascogne, fondé en 1925 à l'initiative de propriétaires forestiers locaux eux-mêmes, Emmanuel Delest, adjoint au maire de Mimizan, et le notaire Alphonse Bacon, avec l'appui de banques régionales, visait précisément à valoriser sur place le bois de la forêt landaise plutôt que de le voir transformé ailleurs. Contrairement à Smurfit Westrock, racheté à un groupe étranger, Gascogne Papier reste aujourd'hui basé à Mimizan, où l'usine produit environ 150 000 tonnes de pâte à papier et autant de papier kraft naturel par an, en valorisant notamment les coupes d'éclaircies. Le groupe a connu des passages difficiles, une amende de 13,2 millions d'euros pour entente illicite en 2013, suivie d'un quasi-dépôt de bilan la même année, avant un retour aux bénéfices dès 2015 et un nouvel investissement dans une machine à papier en 2023.

L'autre grande papeterie historique du département, à Roquefort, a fermé ses portes en 1978. Mimizan reste ainsi, avec Biganos, l'un des deux seuls grands pôles papetiers encore actifs sur l'ensemble du massif.

Un écosystème industriel qui continue d'investir dans le pin

Loin de se détourner du massif, les investisseurs y renforcent leurs positions. À Rion-des-Landes, le groupe autrichien Egger prévoit plus de 100 millions d'euros pour moderniser et étendre ses installations de panneaux de bois. La scierie Lesbats investit 9 millions d'euros pour valoriser les coproduits du sciage en granulés. Un centre de recherche, Xylomat 2, doit voir le jour en 2026 sur le technopôle Agrolandes, financé à hauteur de 5 millions d'euros par l'État, la Région et le Département. Cet argent, public comme privé, part du principe que le pin maritime reste, et restera, la matière première de référence du massif pour les décennies à venir.

L'angle mort du bois-énergie

Cette prospérité affichée cache une distorsion que la filière préfère peu mettre en avant. La France est le pays européen où la part de la récolte de bois destinée à l'énergie est la plus élevée, et celle destinée aux produits à longue durée de vie la plus faible. Environ la moitié des soutiens publics à la filière forêt-bois sont aujourd'hui orientés vers le bois-énergie plutôt que vers la construction, selon la Cour des comptes. Cette orientation, en partie financée par la puissance publique, entretient artificiellement une demande de bois de faible valeur ajoutée, quand la construction bois, elle, pourrait absorber davantage de volumes à un prix plus rémunérateur pour les sylviculteurs comme pour le climat.

La construction bois, un débouché en plein essor

C'est justement là que se trouve la vraie carte à jouer pour le pin maritime. Le marché national de la construction bois a résisté en 2024 malgré la crise du bâtiment, avec 4,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires et 1 905 entreprises identifiées, en légère croissance. Porté par la réglementation environnementale RE2020, qui valorise le stockage de carbone, le pin maritime des Landes trouve un débouché croissant en structure, en charpente et en panneaux contrecollés, un usage à bien plus forte valeur ajoutée que la pâte à papier ou la biomasse énergie.

"La clé de la diversification de la forêt et du développement des coupes ciblées est surement là. Mieux valoriser le bois en le produisant pour des filières plus exigeantes, et donc plus rémunératrices, comme la construction ou la décoration". nous déclare François un propriétaire de 44 ha de pins.

Pourquoi il n'existe pas d'alternative crédible au pin à cette échelle

Remplacer le pin maritime par une autre essence sur une surface comparable se heurterait à deux obstacles déjà identifiés dans ce dossier (lire Le pin n'est pas le problème, c'est la sécheresse ! : la contrainte de sol, l'alios qui limite l'enracinement de la plupart des feuillus sur une large part du massif, et le temps, un châtaignier ou un chêne mettant plusieurs décennies de plus qu'un pin à atteindre une maturité exploitable. À cela s'ajoute un obstacle proprement économique : des centaines de millions d'euros de capital industriel, usines, scieries, centres de recherche, sont aujourd'hui calibrés spécifiquement pour transformer du pin maritime. Ce capital ne se reconvertit pas en une saison.

Le débat sur l'avenir du massif ne peut donc pas ignorer cette réalité : la question n'est pas seulement écologique, elle est aussi celle de dizaines de milliers de foyers et d'un outil industriel possédé, selon les sites, tantôt par des capitaux mondialisés, tantôt par une entreprise encore enracinée localement.

Prochain article de ce dossier : le financement et les angles morts de la prévention incendie.


Sources

  • Insee Première n°2035, "En 2021, un tiers des salariés de la filière bois travaillent dans les industries du papier et du carton", janvier 2025
  • Nouvelle-Aquitaine Économie, "La filière forêt, bois et papier en Nouvelle-Aquitaine"
  • DRAAF Nouvelle-Aquitaine, Mémento Forêt-Bois 2024
  • TV Cap Ferret, "Smurfit Kappa, une entreprise qui cartonne sans s'emballer", 2023-2025
  • Wikipédia, "Smurfit Kappa" et "Gascogne Papier" ; GPO Magazine, entretien Jean-Christophe Bugeon, PDG Smurfit Kappa France
  • Groupe Gascogne, "Activité Papier" et offres d'emploi Gascogne Papier, 2025-2026
  • Cour des comptes, La structuration de la filière forêt-bois, 2020
  • France Bois Forêt / CODIFAB, enquête nationale construction bois 2025
  • Vivre dans les Landes, "La filière bois des Landes, pilier économique du territoire"
  • Canopée Forêts Vivantes, 36 idées reçues sur la forêt, points 12 et 29
  • Atlas des paysages des Landes, Département des Landes, "XXe - XXIe siècle - Mutation de la forêt et modernisation"
  • Articles de notre dossier sur l'avenir de la forêt des Landes :
    Incendies dans les Landes : Le problème n'est pas le pin, c'est la sécheresse ! Comment Napoléon III a fabriqué une forêt industrielle
    Qui possède vraiment la forêt des Landes ?
JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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