L'essentiel

  • Flying Whales a bouclé en mai une levée de 90 millions d'euros, dont CMA CGM est le premier investisseur via son fonds Pulse. Près de 400 millions d'euros ont été levés depuis 2012.
  • Le Québec, qui devait apporter environ 15 millions d'euros, n'a pas réinvesti : le financement ne garantissait pas la construction d'une usine en Estrie, selon le ministère de l'Économie québécois.
  • La Région Nouvelle-Aquitaine a remis au pot. Le premier vol du LCA60T, dirigeable de 60 tonnes de charge utile, est annoncé pour fin 2028 en Gironde.

Flying Whales a bouclé une levée de 90 millions d’euros, menée par CMA CGM, l'armateur dirigé par Rodolphe Saadé, via son fonds Pulse. Le Québec, cofinanceur public depuis 2019, n’a pas suivi faute de garantie sur une usine en Estrie, et aussi d'un changement de Premier Ministre. L’information a été révélée par La Tribune, dont CMA CGM est propriétaire.

Négociée depuis deux ans, la quatrième levée de fonds de Flying Whales est bouclée. Alors qu'au début de l'année, 105 M€ étaient visés, c'est finalement un tour de table de 90 millions d’euros qui a été clos en mai et porte à près de 400 millions d’euros les sommes levées depuis 2012, dont 250 millions de fonds privés. Le premier vol du LCA60T, dirigeable de 200 mètres capable d’emporter 60 tonnes, est désormais annoncé pour fin 2028 en Gironde. Lors du choix de Laruscade, en juillet 2020, il était promis pour début 2024. Un décalage industriel classique pour un projet de cette ampleur et mobilisant beaucoup de fonds.

CMA CGM, premier investisseur du tour

L’armateur marseillais entre au capital par Pulse, son fonds de décarbonation créé en septembre 2022 et doté de 1,5 milliard d’euros sur cinq ans. Selon La Tribune, c’est lui qui investit le plus gros montant du tour, un montant qui n’a pas été communiqué. À ses côtés entrent la Carac, un assureur investissant dans les projets à impact et deux fonds financiers, dont un spécialiste de l’énergie, sans que leurs noms aient été rendus publics. La plupart des actionnaires historiques ont remis au pot : Air Liquide, Groupe ADP, Bouygues, Sogecap, French Tech Souveraineté, la holding Temaris, la Principauté de Monaco et la Région Nouvelle-Aquitaine.

Un détail mérite d’être porté à la connaissance du lecteur. La Tribune, qui a révélé en avril puis en octobre l’avancement de cette levée, appartient à CMA CGM, ce que le journal signale lui-même dans une note de la rédaction. Le principal investisseur du tour est aussi l’éditeur du média qui en a raconté l’histoire.

Soixante tonnes, soit deux conteneurs pleins par vol

L’entrée d’un géant du conteneur au capital d’un fabricant de dirigeables invite au raccourci. La norme ISO fixe à 30,5 tonnes la masse maximale d’un conteneur de 40 pieds chargé. À pleine charge, un LCA60T emporterait donc deux boîtes, là où un porte-conteneurs du groupe en transporte des milliers. Vincent Guibout parle d’ailleurs moins de conteneurs que de “logistique des territoires enclavés” pour justifier l’alignement avec ses nouveaux actionnaires.

Le débouché plausible se situe plutôt du côté de la logistique de projet, métier qu’exerce déjà CEVA Logistics, filiale de CMA CGM : pales d’éoliennes, pylônes, équipements industriels livrés là où la route ne passe pas. Aucun accord commercial entre CMA CGM et Flying Whales n’a été rendu public à ce stade. En février, nous relevions l’absence de toute commande ferme ; nous n’avons trouvé aucune annonce publique qui la contredise depuis.

Le Québec a refusé en mai, faute de garantie sur l’usine de l’Estrie

L’absence du Québec explique l’écart avec les 105 millions d’euros attendus au printemps : la province devait apporter environ 15 millions d’euros.

« Nous avons pris la décision de boucler ce tour de table sans attendre que le Québec soit en mesure de se positionner, mais son soutien reste fort », a déclaré le directeur général de Flying Whales, Vincent Guibout.

À Montréal, la lecture est nettement moins optimiste. Le Journal de Montréal titre sur une levée réalisée « sans le Québec » et rappelle que la province s’était positionnée dès le 26 mai.

Béatrice Déry, porte-parole du ministre de l’Économie Bernard Drainville, déclarait alors que Québec ne remettrait pas d’argent : « Le financement recherché ne comporte pas assez de retombées pour le Québec et ne garantit pas la construction éventuelle d’une usine au Québec. »

Le gouvernement de François Legault avait investi près de 75 millions de dollars canadiens dans Flying Whales entre 2020 et 2022, auxquels s’ajoutent 18 millions engagés en 2023 et 2024 dans deux « projets mobilisateurs » dont l’entreprise a bénéficié. Flying Whales emploie quelques dizaines de personnes à Montréal et s’était entendue en 2025 avec Sherbrooke et Cookshire-Eaton pour implanter une usine en Estrie, présentée comme le pendant nord-américain de Laruscade. C’est précisément la garantie de voir cette usine sortir de terre qui a manqué au nouveau gouvernement québécois, aujourd’hui dirigé par la Premier Ministre Christine Fréchette.

Selon le média canadien The Logic, Flying Whales espérait lever 55 millions d’euros supplémentaires d’ici la fin de l’année. Sans le Québec, la question de leur provenance reste ouverte.

La Région Nouvelle-Aquitaine remet au pot là où le Québec exigeait une usine

Côté français, la Région Nouvelle-Aquitaine a réinvesti, fort du projet d'usine à Laruscade, pour un montant non communiqué, aux côtés de l’État via French Tech Souveraineté et de la Principauté de Monaco. Comme nous le détaillions en avril, elle détenait alors 23,67 % de la holding, avait engagé plus de 30 millions d’euros d’aides directes et accordé une garantie de 45 millions d’euros sur le financement de l’usine.

Cette fidélité a un précédent qui l’éclaire : la même Région avait laissé partir Hynaero, le bombardier d’eau né à Mérignac, vers Istres, faute d’avoir ratifié à temps une convention France 2030.

Le décompte de l’argent public reste néanmoins lui-même flottant. En avril, La Tribune évoquait plus de 300 millions levés, dont 80 millions d’argent public. Le chiffre d’octobre, 400 millions dont 250 privés, laisse environ 150 millions à des financeurs publics ou parapublics.

Flying Whales : 400 millions d’euros levés et enfin un premier logisticien à bord

Peu de projets industriels français cumulent autant de fronts : un aéronef sans équivalent à concevoir puis à faire certifier, deux usines à implanter sur deux continents, des hangars de 70 mètres de haut sur un site dont l’autorisation reste contestée devant le tribunal administratif de Bordeaux, et un capital partagé entre une région française, une province canadienne, l’État, une principauté et une dizaine d’industriels et de fonds. Le précédent allemand de CargoLifter, 300 millions engloutis avant la faillite de 2002, rappelle ce qu’il en coûte quand l’un de ces fronts cède. À Laruscade, les travaux préliminaires attendus en septembre sont d’ailleurs repoussés à cet automne.

Dans ce paysage, l’arrivée de CMA CGM pèse plus lourd que son ticket. Flying Whales s’était jusqu’ici appuyé sur des financeurs publics, des industriels de l’aéronautique et de l’énergie et des investisseurs financiers. Avec l’armateur marseillais, un acteur du transport de marchandises entre pour la première fois au capital, et il prend la plus grosse part du tour. Ceux qui connaissent le mieux le coût d’acheminer une charge lourde au bout du monde jugent donc le pari assez sérieux pour y mettre de l’argent. C’est le signal de marché que les soutiens publics, seuls, ne pouvaient pas offrir.

Reste à le convertir. Un actionnaire qui parie sur le dirigeable ne l’affrète pas pour autant. La première commande ferme, de CEVA ou d’un autre logisticien, dira avant même le premier vol de fin 2028 si la baleine de Laruscade a trouvé son marché.

Flying Whales transport de containers en Guyane
Flying Whales transport de containers en Guyane

Flying Whales et CMA CGM : la levée de 90 millions en quatre questions

Combien Flying Whales a-t-elle levé, et auprès de qui ?

90 millions d’euros, bouclés en mai 2026 et annoncés en octobre. CMA CGM, via son fonds de décarbonation Pulse, est le premier investisseur du tour, aux côtés de la Carac, de nouveaux fonds et de la plupart des actionnaires historiques, dont la Région Nouvelle-Aquitaine, Air Liquide, Groupe ADP et Bouygues.

Pourquoi le Québec n’a-t-il pas réinvesti ?

En mai 2026, le ministère de l’Économie du Québec a indiqué que le financement recherché ne comportait pas assez de retombées pour la province et ne garantissait pas la construction d’une usine au Québec. Flying Whales affirme que le soutien québécois reste fort.

Le dirigeable de Flying Whales peut-il transporter des conteneurs ?

Sa charge utile de 60 tonnes correspond à environ deux conteneurs de 40 pieds chargés. Son marché visé est surtout le fret hors gabarit vers des zones enclavées : bois, pales d’éoliennes, pylônes, équipements industriels.

Quand le premier vol est-il prévu ?

Fin 2028, en Gironde, depuis le site d’assemblage de Laruscade. Lors du choix de ce site en 2020, il était annoncé pour 2024.