Flying Whales : la baleine de Laruscade est-elle un mirage industriel ?
Flying Whales en Gironde : entre ambition décarbonée et risque financier majeur, l'usine de dirigeables de Laruscade peut-elle vraiment décoller sans carnet de commandes fermes ? Enquête sur un pari industriel à 30 millions d'euros.

L’usine géante de dirigeables prévue en Gironde promet de révolutionner le fret mondial. Mais entre un financement public de 30 millions d'euros et un carnet de commandes qui tarde à se concrétiser, le projet ressemble à un pari de haute voltige.
AQUI analyse aujourd’hui l’angle économique du projet Flying Whales. Nous nous attacherons aux enjeux écologiques globaux et locaux du projet dans un deuxième article.
Le ciel girondin se prépare à accueillir un géant de 200 mètres de long. À Laruscade, dans le Nord-Gironde, le projet Flying Whales ne se contente plus de dessiner des baleines volantes sur du papier glacé. Il s’agit de bâtir une filière. Pourtant, derrière l'enthousiasme d'Alain Rousset, président de la Région Nouvelle-Aquitaine, et les promesses de transport décarboné, une question cruciale persiste. Le marché du fret lourd, cette niche ultra-spécifique de moins de 1 % du trafic aérien mondial, peut-il réellement porter une production de 160 appareils en dix ans ? La technologie est séduisante, mais l'économie de série ne pardonne aucune approximation.
Le fret aérien mondial : un géant… mais pas pour tous
Selon l’International Air Transport Association (IATA), le volume mondial du fret aérien oscille entre 62 et 68 millions de tonnes. Les revenus du secteur ont atteint 138 milliards de dollars en 2023, avant de redescendre vers 120 milliards en 2024. Ces chiffres impressionnent. Mais le segment visé par le LCA60T (pales d’éoliennes, transformateurs, modules industriels) est irrégulier par nature. Il dépend de grands projets d’infrastructures souvent situés dans des zones enclavées. C’est un marché de "coups", pas un marché de flux régulier comme celui des composants électroniques ou des produits pharmaceutiques qui remplissent les soutes des Boeing ou des Airbus.
Le dirigeable, lui, est lent. Environ 100 à 120 km/h annoncés. Il ne concurrence donc pas l’avion cargo sur son terrain principal : la vitesse. Il vise un segment spécifique, celui des charges volumineuses ou hors gabarit. Or ce segment représente moins de 1 % du volume total du fret aérien mondial. Autrement dit : un marché étroit.
Le spectre du crash allemand
L’histoire aéronautique est un cimetière de bonnes intentions. Au début des années 2000, l’allemand CargoLifter promettait exactement la même révolution : un dirigeable capable de soulever 160 tonnes. Résultat ? Une faillite retentissante en 2002 après avoir englouti 300 millions d’euros et laissé derrière elle un hangar transformé en parc aquatique.
Vingt ans plus tard, Flying Whales assure que la donne a changé. L’argument de la décarbonation et la capacité de charger en vol stationnaire sont les nouveaux piliers du discours. Mais le réalisme industriel impose de regarder les chiffres. L'entreprise vise la production de 160 dirigeables sur dix ans et estime le marché mondial potentiel à environ 800 appareils. Aujourd’hui, aucun acteur au monde ne produit en série des dirigeables cargo lourds. Le secteur est encore en phase expérimentale, que ce soit chez le britannique Hybrid Air Vehicles ou chez LTA Research aux États-Unis.
Le "Shadow Banking" régional en question
En Nouvelle-Aquitaine, le soutien au projet dépasse le simple accompagnement. La Région a engagé plus de 30 millions d'euros d'aides directes. C’est ce qu’on pourrait appeler une politique de l’offre forcée : on finance l’outil industriel en espérant que la demande se manifestera. Le Conseil Économique, Social et Environnemental Régional (CESER) n'a d'ailleurs pas manqué de souligner la prise de risque.
Le tour de table de 122 millions d’euros bouclé en 2022 avec Bpifrance montre que le projet sait convaincre les investisseurs. Cependant, dans le monde de l'industrie lourde, le seul juge de paix est le carnet de commandes fermes. À ce jour, Flying Whales multiplie les protocoles d'accord (MoU) avec des acteurs comme ArianeGroup ou Louis Dreyfus Armateurs. Mais un protocole n'est pas un chèque. Sans certification finale de l'appareil par l'EASA, aucune compagnie d'exploitation ne prendra le risque de valider des achats massifs.
L'école d'Agen : le maillage comme bouclier
Pour asseoir sa légitimité, Flying Whales déploie ses pions bien au-delà des frontières girondines. Le choix récent de l'aérodrome d'Agen pour accueillir sa première école mondiale de pilotage et de maintenance est un coup politique de maître. En mettant en compétition douze sites régionaux avant de trancher pour le Lot-et-Garonne, l’entreprise s'assure un ancrage territorial multi-départemental. L'argument officiel de "moindre impact environnemental" peine à masquer une stratégie évidente : rendre le projet "too big to fail" en multipliant les promesses d'emplois aux quatre coins de la région.

Laruscade contre le reste du monde
Le risque est double pour la Gironde. Si le marché ne répond pas, nous aurons une usine sous-dimensionnée ou, pire, un site industriel fantôme. Si la technologie peine à obtenir ses certifications de sécurité, les millions publics investis se transformeront en perte sèche pour les contribuables régionaux. Le dirigeable n'est ni un avion, ni un navire. Il est un objet volant non identifié par les assureurs et les régulateurs, ce qui freine mécaniquement son déploiement commercial.
La Nouvelle-Aquitaine fait le pari de la réindustrialisation technologique. C'est audacieux. Mais le volontarisme politique ne peut pas, à lui seul, créer une demande qui n'existe aujourd'hui que dans les plaquettes des cabinets de conseil. Le futur de Flying Whales ne dépend plus de l'élégance de sa silhouette dans le ciel, mais de la capacité de Sébastien Bougon, son Président, à convertir des promesses en contrats fermes. Sans cette réalité comptable, la baleine girondine risque de s'échouer avant même son premier envol. En économie réelle, le décollage est une option, mais l'atterrissage financier est une obligation.
Sources
- IATA, World Air Cargo Statistics 2024-2025.
- CESER Nouvelle-Aquitaine, Rapport sur les aides aux filières stratégiques, 2023.
- Le Journal des Entreprises, "Flying Whales : l'ambition de 160 dirigeables", 2024.
- Bpifrance, Communiqué de presse Levée de fonds Flying Whales, juin 2022.
- Communiqué Flying Whales Services, "Choix d'Agen pour l'école mondiale des métiers du dirigeable", février 2026.
- Archives industrielles CargoLifter AG (2002).
Mots-clés :
Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
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