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Bassin d'Arcachon

Salon (Moto)Nautique d'Arcachon : 850 CV sur un Bassin qui se noie

Un semi-rigide à 850 CV en vedette, un ostréiculteur avec un WC géant dans les chenaux : le salon nautique d'Arcachon 2026 a mis en scène, malgré lui, la contradiction qui ronge le Bassin entre économie de la plaisance et survie de la filière huître.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 21 avr.
7 min de lecture
Salon (Moto)Nautique d'Arcachon : 850 CV sur un Bassin qui se noie
Salon Nautique Arcachon le paradoxe : la voile reléguée au rang d'annexe pour énormes bateaux à moteurs

185 exposants, 480 bateaux (dont 5 voiliers), une entrée gratuite. Le salon nautique d'Arcachon a fêté sa 11e édition du 17 au 19 avril dernier. La vitrine : des vieux voiliers chargés d'histoire pour attirer le public, des navires patrimoniaux à visiter en famille. La réalité des stands : des bateaux à moteur de plus en plus puissants, avec en record absolu de cette édition, un semi-rigide à 850 CV. À promener sur un plan d'eau limité à 20 nœuds dans les chenaux, 10 nœuds dans de nombreuses zones, et où la bande des 300 mètres est censée protéger les écosystèmes littoraux. D'un côté un Bassin qui se dégrade. De l'autre, un salon qui célèbre la puissance. Dès l'ouverture, quelqu'un a décidé de mettre les deux face à face.

Salon nautique d'Arcachon 2026 : un WC géant dans les chenaux dès l'ouverture

Pendant qu'un sosie de Jack Sparrow amusait les enfants sur le quai, Thierry Lafon, ostréiculteur et président de l'ADEBA, écume les chenaux à bord de sa plate avec, bien en vue, un WC et un étron géant inspiré de la série South Park. Une banderole surmonte le tout : "Ça déborde beaucoup trop souvent !" Le directeur du port lui demande de quitter les eaux portuaires. Lafon se positionne alors à côté de la balise K1, en attendant que la marée lui permette de rentrer à son port de Meyran.

Le message de l'ostréiculteur est clair : "Je veux mettre les élus face à leurs responsabilités. Les débordements ont entraîné une dégradation de l'environnement dont nous faisons tous les frais."

Bassin d'Arcachon : les débordements chroniques qui exaspèrent les ostréiculteurs

Ce n'est pas la première fois que Lafon tire la sonnette d'alarme. En janvier dernier, à Taussat, commune de Lanton, les eaux usées avaient à nouveau débordé dans les rues. Des riverains ne pouvaient plus utiliser leurs toilettes.

"Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ce qui est arrivé en 2020 est arrivé en 2023 et ce qui est arrivé en 2023 arrive en 2026. On est sur un territoire qui, après quelques jours de pluie, sature", résume Olivier Laban, président du Comité régional de la Conchyliculture Arcachon Aquitaine. "C'est vraiment une crise qui en pousse une autre. Et aujourd'hui, les entreprises commencent à être vraiment affaiblies."

Cet hiver encore, les ostréiculteurs ont dû confiner leurs huîtres dans des bassins d'épuration pour éviter toute contamination. Le SIBA reconnaît que les intempéries ont "éprouvé significativement le réseau", malgré un plan d'investissement annoncé de 120 millions d'euros sur cinq ans.

Pollution norovirus Bassin d'Arcachon : Noël 2023, le tournant qui a tout changé

Le 27 décembre 2023, la préfecture de Gironde a interdit la vente d'huîtres du Bassin en pleine période de fêtes. Les réseaux d'assainissement avaient débordé dans le milieu marin, contaminant les coquillages au norovirus. Une enquête a été ouverte par le parquet de Bordeaux pour "pollution", "écocide" et "mise en danger de la vie d'autrui", deux directrices en charge de l'assainissement ont été placées en garde à vue. Bilan financier : 7 millions d'euros de chiffre d'affaires perdus pour les ostréiculteurs.

La gestion du SIBA en ligne de mire

“Quand l'écosystème se casse la gueule, nous on se casse la gueule avec" Thierry Lafon a été le premier à porter plainte contre le SIBA. "Ce qui s'est passé est le fruit d'une politique d'aménagement du territoire déplorable. Le réseau pluvial n'étant pas dimensionné pour l'espace public, en cas de fortes pluies, forcément, ça déborde." Et d'ajouter : "Le plus grave, c'est que les norovirus sont la pollution la plus visible, mais la moins impactante. Les savons, médicaments ou pesticides que nous rejetons sont beaucoup plus dangereux pour la nature et se retrouvent aussi dans le bassin."

Devant le siège du syndicat lors d'une manifestation, il était encore plus direct : "Dans des eaux usées, il y a toutes les saloperies que l'on peut y mettre. L'impact sur le milieu marin, pour nous, est catastrophique. Notre activité, c'est gérer un maillon de l'écosystème : quand l'écosystème se casse la gueule, nous, on se casse la gueule avec."

SIBA Bassin d'Arcachon : le Conseil d'État suspend le "permis de polluer", Yves Foulon sur le départ

En novembre 2025, le Conseil d'État a suspendu les arrêtés préfectoraux qui autorisaient ces rejets. La plus haute juridiction administrative a jugé que les risques environnementaux et sanitaires étaient insuffisamment évalués et qu'aucune étude d'impact sérieuse n'avait été menée. Victoire pour les associations. Mais en janvier 2026, les débordements reprennent à Lanton.

Ce n'est pas un hasard si Thierry Lafon a choisi le salon nautique pour son coup d'éclat. Le SIBA élit ce mardi 21 avril son nouveau président. Yves Foulon, maire d'Arcachon, le préside depuis 2020. Pour les associations, son mandat aura été celui de l'immobilisme : des alertes ignorées, des débordements répétés, et une gestion pointée du doigt jusqu'au Conseil d'État.

Aqui.Media avait d'ailleurs documenté comment le SIBA cumule quatre rôles rarement conciliables : concepteur, exploitant, contrôleur et communicant du système d'assainissement, une situation unique en France où aucune autorité technique indépendante ne vient vérifier la fiabilité des installations. Pire encore, l'arrêté suspendu avait été demandé par le SIBA lui-même, permettant ainsi aux maires qui y siègent d'échapper à leur responsabilité pénale en cas de pollution. Le WC géant dans les chenaux, c'était aussi un message à celui qui part  et à celui qui arrive

Ostréiculture Arcachon : 26 exploitations en vente, 90 % de mortalité des jeunes huîtres

26 exploitations sont actuellement en vente sur le Bassin, les investissements sont en berne et les mortalités atteignent jusqu'à 90 % des jeunes huîtres. Pour Olivier Laban, faute de volumes suffisants, la rentabilité repose désormais sur les cabanes de dégustation. Les ostréiculteurs réclament depuis deux ans la mise en place d'un fonds de garantie pour pouvoir suspendre les ventes par précaution sans mettre leurs entreprises en faillite, et être indemnisés en contrepartie. La filière représente 260 entreprises, 5 000 emplois directs et indirects, et 1,4 million de visiteurs par an, presque autant que la Dune du Pilat. Sur les stands du salon, il n'en est pas question. A Arcachon, on semble préférer les 1000 emplois du secteur nautique à ceux qui font l'essence même du Bassin.

Pollution maritime Bassin d'Arcachon : antifouling, cuivre et HAP, l'autre scandale

La pollution du Bassin ne vient pas que des égouts. L'étude Emergent'Sea publiée en 2025 par l'Ifremer, le CNRS et l'Université de Bordeaux place le Bassin parmi les sites côtiers français les plus chargés en polluants chimiques émergents. Plus de 50 substances recensées : pesticides, médicaments, antifoulings de coques de bateaux, filtres UV.

Une autre étude de l’Ifremer parue dans Marine Pollution Bulletin en décembre 2025 confirme que les coques de bateaux sont l'une des premières sources de contamination au cuivre dans la baie. Ce taux est multiplié par trois en été, l'augmentation de température agissant comme un effet levier lié à la circulation des navires. Selon une étude AtmoSud et CNRS citée par l'ADEBA, certains bateaux de plaisance peuvent émettre jusqu'à 37 fois plus de polluants qu'un véhicule automobile récent, notamment dans les 300 premiers mètres du littoral. Les hydrocarbures aromatiques polycycliques liés aux moteurs n'ont jamais fait l'objet d'investigations sérieuses sur le Bassin, malgré des alertes répétées des associations.

480 bateaux au salon nautique d'Arcachon 2026. Dont 5 voiliers.
480 bateaux au salon nautique d'Arcachon 2026. Dont 5 voiliers.

Motonautisme ou ostréiculture inconciliable ?

Le salon se présente comme "le poumon de l'économie du bassin". L'argument économique tient : la filière nautique représente 58 millions d'euros de chiffre d'affaires et près de 1 000 emplois sur le Bassin. Mais en face, une filière ostréicole fragilisée avec un poids économique et touristique pourtant beaucoup plus important, un écosystème sous pression, et des associations qui dénoncent. La contradiction est là, bien visible, à quelques mètres des pontons. Et cette année, elle s'est promenée dans les chenaux avec un WC géant à bord.

Le nouveau président du SIBA hérite d'un Bassin sous surveillance judiciaire, d'une filière ostréicole à genoux et d'un Conseil d'État qui a déjà dit non. La marge pour l'immobilisme est nulle.

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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