Brandt : reprise industrielle ou casse du siècle ?
Brandt : reprise industrielle ou dépeçage financier ? Entre l'offre record de 43 M€ de Stéphan Français et le projet Gladius soutenu par les élus, le tribunal de Nanterre s'apprête à trancher l'avenir du "Made in France".

Dans un contexte de record historique de défaillances, la bataille pour la reprise de Brandt révèle deux France qui s’affrontent : ceux qui veulent encore produire, et ceux qui ne veulent que les marques. Entre « petits arrangements » et indifférence pour l’emploi, le verdict attendu le 13 mars dira si la France a encore une ambition industrielle ou si elle n'est plus qu'un grand vide-greniers pour financiers. Entre promesses de sauvetage et soupçons de collusion, le "Made in France" est en soins palliatifs. La Nouvelle Aquitaine n'est pas à l'abri.
Brandt ou le "Made in France" en soins palliatifs
20h, le mercredi 18 février. L’entrepreneur Stéphan Français quitte bon dernier le Tribunal des Activités Économiques de Nanterre, accompagné par les veilleurs de nuit. Il vient d’achever une longue conférence de presse après une journée marathon qui en dit long sur le contexte de la reprise du groupe industriel Brandt, et le sort réservé aux salariés qui espèrent retrouver un emploi parmi les 36 offres déposées. Sa conviction est intacte : « Nous avons l'offre la plus forte. ». Derrière lui, 700 familles touchées par les licenciements juste avant Noël. Mais derrière les chiffres, un système qui fabrique des défaillances en série et un contexte de liquidation ou seul le montant du chèque compte, dure règle du jeu.
Un record de défaillances qui ne surprend plus personne
En 2025, 68 564 entreprises françaises ont déposé le bilan, un record historique depuis 1991, confirmé début février par la Banque de France. Les procédures collectives d'entreprises industrielles de plus de 50 salariés ont bondi de 75 % en un an. Le BTP, l'immobilier, la distribution et la métallurgie encaissent les coups les plus durs. Près de 52 000 postes ont été menacés au seul troisième trimestre. Et selon les premières projections, 2026 ne promet pas de miracle.
Derrière ces chiffres, une réalité que les économistes peinent à formuler sans froisser : le retour des mauvaises pratiques. Rachats par effet de levier, extraction de dividendes avant restructuration, sous-investissement chronique dans les outils de production, puis mise sous clé au moment où le rendement s'effondre. Des pratiques que l'on croyait appartenir aux années 2000 et qui reviennent, portées par une décennie de taux bas, des prêts garantis par l'État utilisés comme perfusion, et une gouvernance actionnariale de plus en plus court-termiste.
Brandt n'est pas une exception. C'est une illustration presque clinique de ce phénomène : une entreprise vendue, rachetée, revendue, revendue encore. Chaque transition a coûté des emplois et du temps. La liquidation de décembre 2025 n'est pas une surprise. C'est le terminus logique d'un parcours où nul repreneur n'a réellement construit.
1924–2025 : L’agonie d’un fleuron industriel français
Fondée en 1924 par Edgar William Brandt dans le mobilier métallique et l'armement, l'entreprise bascule dans l'électroménager après-guerre et équipe pendant des décennies les cuisines de millions de foyers. Brandt, De Dietrich, Vedette, Sauter : des noms qui sonnent encore comme des repères de la vie quotidienne française.
La saga des cessions commence en 2002 avec le rachat par le conglomérat israélien Elco des actifs de Moulinex-Brandt en faillite. Trois ans plus tard, le groupe espagnol Fagor reprend l'ensemble. En 2013, Fagor est à son tour en redressement. C'est alors Cevital, conglomérat algérien d'Issad Rebrab, qui prend le relais en 2014. Promesses d'emplois, résultats mitigés, tensions entre l'actionnaire et les sites français. Le 1er octobre 2025, rebelote : redressement judiciaire. Le 11 décembre 2025, liquidation. Fin de partie et 700 licenciements à la veille de Noël.
36 candidats pour dépecer la bête, 4 projets avec des emplois
Un mois après la liquidation, pas moins de trente-six dossiers de reprise avaient été déposés. Chiffre trompeur. Car sur ces trente-six candidats, à peine quatre prévoient de maintenir des salariés, même si c'est un peu tard puisqu'il s'agit d'une liquidation...Le reste est un cortège de repreneurs de marques, de déstockeurs, d'opportunistes, de plateformes de financement participatifs qui se rachètent une conduite et se refont une base de prospects en surfant sur "l'effet Duralex".
Quelques exemples des propositions de reprises partielles :
- Fnac-Darty offre 2,9 millions d’euros pour des marques et 172 000 produits.
- Noz propose 4,5 millions pour les seuls stocks.
- le fabricant polonais Amica, 2,5 millions pour les marques Brandt et Sauter
- le cuisiniste Mobalpa, 500 000 euros pour Sauter uniquement.
- ...
« Le gros électro, on ne sait pas faire, c'est pas notre business », résume sans détour l'un d'eux.
L'offre qui, avant l'audience de la semaine dernière, était annoncée la plus élevée, 31 millions d'euros, vient de Cafom, Chiffre d'affaires de 450 millions d'euros, 31 magasins But et Darty, sous licence de marque, en outre-mer, et un site de vente en ligne Vente Unique. L'offre de Cafom couvre marques, stocks et immobilier d'Orléans et de Vendôme. Financièrement solide. Industriellement : silence sur le projet ou la reprise de salariés.
2 offres de reprises partielles d'usine
À Vendôme, la start-up bretonne EverEver propose une offre symbolique de 25 000 euros — qui dissimule 3,8 millions de Bpifrance et 24 millions de contrats déjà signés avec la grande distribution. Son plan : des plaques à induction dès 2026, des fours à partir de 2028, 150 emplois à l'horizon 2029. Cohérent, mais long et incertain.
À Saint-Ouen-l'Aumône, la société d'économie mixte Semavo, adossée à la communauté d'agglomération de Cergy-Pontoise, offre 15 millions pour l'immobilier du site, avec 85 salariés pour commencer et 195 emplois visés à terme dans l'électroménager haut de gamme. Sérieux, mais conditionné à un feu vert régional et à un prêt bancaire. Une communauté d'agglomération qui se retrouve à la tête d'un projet industriel se serait une première.
Deux projets pour une reprise totale
Face au dépeçage, deux projets se distinguent par leur ambition de préserver une production française.
Le Groupe Gladius : Le favori du système politique local
Cette entreprise familiale néo-calédonienne (171 M€ de CA) s'est imposée comme le candidat de la "raison d'État". Déjà implantée à Bordeaux via le rachat de CFEE en 2024, Gladius bénéficie du soutien massif de la Région Centre-Val de Loire et d'Orléans Métropole.
Le deal ? Une offre "conjointe globale" associant le déstockeur Maxxilot. Le soutien public est fléché vers l'immobilier : les collectivités rachètent le foncier (à l'euro symbolique à Vendôme) pour le louer à Gladius. Mais le projet social est famélique : seuls 50 salariés seraient repris pour le SAV. La production ? Pas avant trois ans, pour une gamme "Premium" Westpoint Gold destinée au Moyen-Orient. Pour François Bonneau (Région), c'est l'offre "industriellement solide". Pour les syndicats, c'est une réindustrialisation sans ouvriers.
"Gladius est un distributeur, nous avons de gros doutes sur sa capacité à devenir un industriel et sa vraie volonté de le devenir. On se demande pourquoi il a autant de soutien des acteurs politiques ?" nous confie un acteur du dossier.
Stéphan Français (Metavisio) : Le paria aux 43 millions
L'homme qui a relancé Thomson dans l'informatique propose 43 millions d'euros (dont 20 M€ pour l'immobilier), soit l'offre la plus élevée. Son plan : 150 emplois immédiats, 250 sur cinq ans, une usine hybride. Le 18 février, il martèle : « Nous avons l'offre la plus forte. »
Pourtant, il est l'homme à abattre. Pourquoi ? Stephan Français dénonce des « petits arrangements entre amis ». Selon lui, le tribunal et le liquidateur préféreraient une vente par morceaux (marques à Cafom, stocks à Maxxilot) plutôt que son offre globale qui dérange les équilibres établis.
« En liquidation ce qui nous intéresse, c'est la reprise financière pas les emplois », lui aurait-on lâché au tribunal.
Comment décrédibiliser un repreneur et au profit de quels intérêts ?
Stéphan Français aurait pu être présenté comme un entrepreneur qui tente de sauver un site industriel français, fort de son expérience de relance industrielle de Thomson Computing, rachetée en 2013. Il a surtout été décrit comme un aventurier dont l'action a perdu 99,97 % de sa valeur en cinq ans. Ce fait est réel, mais incomplet car il est lié à la typologie spécifique de son marché (sur la même période Dell a perdu 70% de sa valeur, Nokia 90%...). Certes Thomson Computing n'est pas le succès attendu et l'entrepreneur se débat pour tenir la barre dans la tempête. Cependant, et comme souvent par méconnaissance des réalités, cela n'augure aucunement de sa capacité à réussir, surtout, que le projet "New Brandt" est juridiquement distinct de Thomson...
La qualification « fragile » de son offre est venue d'une source anonyme « proche du dossier », formule journalistique commode pour un dénigrement sans signature, reprise docilement par nombre de médias qui ne comprennent pas grand chose de l'économie des entreproses. Bercy aurait soufflé des réserves sans nommer ses interlocuteurs... France 3 a titré « Pas vraiment solide ». Résultat : dans l'opinion, Thomson Computing est enterré avant le verdict, alors qu'il n'y a aucun lien. Un traitement que Stéphan Français dénonce ouvertement.
"J'en ai ras-le-bol qu'en France on ne comprenne pas qu'il faut donner les boîtes à des spécialistes, pas à des gens qui théorisent, qui saucissonnent en vendant les marques à droite et à gauche." Stéphan Français, président de Metavisio-Thomson Computing et porteur du projet "New Brandt"
Ce biais révèle une réalité structurelle : les offres de rachat de marques sont simples (même simplistes), claires, finançables sur fonds propres. Les projets industriels sont complexes, risqués, conditionnels. Devant un tribunal qui regarde une entreprisse en liquidation, la lisibilité et le montant du chèque l'emportent souvent sur l'ambition. Ce mécanisme explique, au moins partiellement, le record de destructions industrielles que la France accumule depuis dix ans. Cependant, n'est-ce pas pour l'emploi dans les territoires que les magistrats doivent se battre ? En tout cas, c'est, dans ce contexte délétère où tous les coups semblent permis, la plus stricte neutralité des magistrats qui est attendue...
Le "non-dit" : Pourquoi le système préfère-t-il la découpe ?
Derrière la façade juridique du tribunal, une mécanique plus cynique est à l’œuvre. Pourquoi écarter une offre globale de 43 millions d’euros au profit de morceaux disparates ? La réponse tient en deux mots : simplicité et honoraires.
Pour un liquidateur, vendre "par appartements" (les marques à l'un, les stocks à l'autre...) est la voie royale. C’est un processus normé, rapide, qui permet de générer des honoraires de répartition immédiats sur chaque lot vendu. À l'inverse, porter un projet industriel complexe demande du temps et comporte un risque de nouvel échec. Le système préfère un cadavre bien découpé et payé cash qu'un patient que l'on tente de réanimer.
L'emploi, dans cette équation comptable, n'est qu'un bruit de fond.
Un tribunal face à deux visions de la valeur
Le tribunal de Nanterre devra trancher entre deux conceptions de ce que vaut l'avenir une entreprise en faillite :
- La première : ses marques, ses stocks, son immobilier, à savoir la valeur liquidative, nette, immédiate, pour payer les créanciers, l'Etat.
- La seconde : ses hommes et leurs familles, ses machines, son savoir-faire, à savoir la valeur industrielle, longue, plus risquée et qui réclame donc d'approfondir les offres.
Dans un pays qui bat des records de défaillances, qui affiche ses ambitions de relocalisations industrielles, qui voit ses usines fermer et ses marques centenaires partir vers l'étranger, le choix qui sera fait pour Brandt dira beaucoup de ce que la France veut vraiment. La décision est attendue dans les prochains jours.
FAQ : Comprendre le dossier Brandt
Quel est le montant de l'offre de Stéphan Français pour Brandt ? Stéphan Français (Metavisio) a déposé une offre de 43 millions d'euros, dont 20 millions pour le foncier, soit l'offre la plus élevée financièrement devant Cafom (31 M€) et Gladius (env. 38 M€).
Qui est le groupe Gladius repreneur favori des politiques ? Gladius est un groupe familial néo-calédonien, implanté en France à Bordeaux (CFEE). Son offre est soutenue par la Région Centre-Val de Loire mais ne prévoit de reprendre que 50 salariés pour le SAV.
Pourquoi l'offre de reprise de Brandt est-elle jugée opaque ? Des candidats dénoncent des "petits arrangements" entre repreneurs et liquidateurs pour favoriser une vente par morceaux (marques d'un côté, stocks de l'autre) plutôt que d'approfondir les projets industriels.
Pourquoi le liquidateur privilégie-t-il souvent la vente par morceaux ? La vente par lots est plus simple juridiquement et permet de générer des honoraires de répartition immédiats, minimisant le risque administratif par rapport à un sauvetage industriel complexe.
Quel est l'impact social de la liquidation de Brandt fin 2025 ? La liquidation a entraîné le licenciement de 700 salariés juste avant les fêtes de Noël, illustrant la fragilité d'un modèle industriel fondé sur des rachats successifs sans investissement productif réel.
Sources : La Tribune, Banque de France, AFP/Boursorama, France Bleu Loiret, Usine Nouvelle, France 3 Régions, France Info.
Par La Rédaction
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