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Sport

Elf Aquitaine revient. Sans le scandale, juste le trimaran.

À neuf mois du départ de la Route du Rhum 2026, l'ex-Elf Aquitaine III sort de son sommeil à Saint-Malo. Derrière le retour de ce trimaran, deux histoires : celle d'un bateau de légende, et celle d'une entreprise engloutie par le plus grand scandale financier de la Ve République.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 8 avr.
6 min de lecture
Elf Aquitaine revient. Sans le scandale, juste le trimaran.
Gilles Lamiré devant Elf Aquitaine III @fafa.pics

À neuf mois du départ de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe 2026, un trimaran de carbone construit en 1988 sort de dix ans de sommeil à Saint-Malo. Son nom d'origine : Elf Aquitaine III. Derrière cette résurrection, deux histoires se superposent : celle d'un bateau de légende, et celle d'une entreprise dont le nom résonne encore comme l'écho d'un séisme.

Il y a des noms qui ne meurent pas vraiment. Elf Aquitaine a disparu juridiquement le 22 mars 2000, absorbée par Total pour former TotalFinaElf. Mais sur les eaux bretonnes de la Route du Rhum 2026, un trimaran de 18,28 mètres en carbone va ramener ce nom à la surface ou du moins son fantôme. Car le bateau qui s'élancera de Saint-Malo en novembre prochain courra officiellement sous les couleurs du Groupe GCA, son sponsor principal. Elf Aquitaine III, c'est son histoire, pas son avenir.

Elf Aquitaine III : un trimaran de légende

Celle-ci commence en 1988, au chantier Multiplast de Vannes, sur des plans de l'architecte Gilles Ollier. Ce trimaran de 60 pieds connaît une carrière éclatante dès sa mise à l'eau, mené par le skipper Jean Maurel. Victoire à Québec–Saint-Malo en 1988 dans la catégorie des 60 pieds, première place au Trophée des multicoques à La Trinité la même année. En 1989, avec Jean-Luc Nélias, il remporte la Transat Lorient–Saint-Barth', puis la Twostar en 1990 avec Michel Desjoyeaux. Un palmarès fulgurant pour une machine déjà considérée comme l'une des plus belles de sa génération.

En 1992, Elf se retire de la compétition et donne le trimaran à Jean Maurel, qui le met en vente. Le bateau entame alors une longue odyssée de noms et de propriétaires. Allianz Via, Harris Wilson, Sensation, Bistrot Français, Laiterie de Saint-Malo, Gitana IX, Madinina… une douzaine d'appellations en trente-cinq ans, autant de vies superposées sur une même coque. Benjamin de Rothschild l'acquiert en 1999 pour lancer la lignée multicoque des Gitana, avant que Gilles Lamiré ne le rachète en 2006. Ce dernier dispute deux Routes du Rhum à son bord, en 2006 puis 2010. Depuis 2016, le trimaran est à terre à Saint-Malo. Dix ans au sec avant d'être réarmer.

Trimaran Groupe GCA ex Elf Aquitaine / Gilles Lamiré
Trimaran Groupe GCA ex Elf Aquitaine / Gilles Lamiré

Elf Aquitaine, l'entreprise : du gisement de Saint-Marcet à la juge Joly

Pour comprendre ce que ce nom porte, il faut remonter à 1939. Le 14 juillet de cette année-là, on découvre un champ de gaz dans le Comminges, à Saint-Marcet, à une profondeur de 1 600 mètres, première découverte d'hydrocarbures en France. C'est l'acte de naissance d'une aventure industrielle qui va façonner le Sud-Ouest pendant un demi-siècle.

La RAP, la SNPA et le BRP fusionnent en 1966 pour donner naissance à l'ERAP, qui devient la Société Nationale Elf Aquitaine le 1er septembre 1976. Des gisements de Lacq aux raffineries d'Anvers, de l'Afrique subsaharienne aux marchés boursiers de Paris, le nom de Elf s'impose partout.

Le sponsoring sportif fait partie de la stratégie de communication du groupe dès les années 1980 avec la Formule 1, et la voile hauturière. Marc Pajot barre Elf Aquitaine I puis II sur les grandes transatlantiques. Jean Maurel, jeune préparateur de 21 ans sur Elf Aquitaine II, se retrouve à prendre la barre du bateau à 25 ans pour la Route du Rhum 1986, avec selon ses propres mots « pas forcément le meilleur bateau, mais en tous cas le plus gros sponsor ». L'argent du pétrole irrigue les pontons.

Mais en 1994, le château de cartes commence à trembler. L'affaire Elf éclate : des détournements totalisant 504 millions de dollars, un réseau de corruption impliquant hommes politiques et grands patrons, un groupe qui fonctionnait comme « un véritable ministère occulte de la République, un État dans l'État ». En 1999, alors qu'Elf s'apprête à lancer une OPA sur Total, elle subit les contrecoups boursiers de l'enquête. Le chasseur devient proie. Total absorbe Elf le 22 mars 2000. La marque subsiste chez TotalEnergies, cantonnée aux lubrifiants et aux huiles moteur. Le nom survit, neutralisé, réduit à une décoration de bidon d'huile.

Dans le post Facebook où il annonce le retour du trimaran aux couleurs d'origine, Gilles Lamiré écrit : "parce que l'inutile est beau et en hommage à Jean". Il n'y a pas grand-chose à ajouter à ça.

Un refit raisonnable, une ambition lucide

Le chantier de remise en état se veut délibérément sobre. Révision du gréement dormant, modernisation du pilote automatique et de la centrale de navigation, amélioration des systèmes de manœuvre, peinture. Un jeu de voiles neuves en cours de commande. Rien de révolutionnaire, le bateau ne prétend pas concurrencer les ORMA les plus récents dotés de foils en C.

Lamiré est sans illusions sur la concurrence : Francis Joyon, qui navigue depuis plus longtemps sur son bateau, part favori. L'ex-Sopra, plus récent et équipé de foils, dispose d'un avantage technologique.

"L'objectif est d'arriver de l'autre côté. Il faudra naviguer en bon marin, préserver le bateau et rester à l'endroit. Les ORMA60 restent des machines rapides, mais exigeantes. Ce sont des bateaux un peu casse-gueule", confie le skipper Gilles Lamiré.

Six participations pour Lamiré, cinq pour le bateau. Une traversée de l'Atlantique en novembre, avec ses dépressions et ses coups de tabac. Pas de bulle de protection digne de ce nom, juste une casquette de plexiglass récupérée sur un autre ORMA, le Sergio Tacchini de Karine Fauconnier. "Élégante, asymétrique, et elle fait le boulot", dit-il.

Le vintage est à la mode même en course au large

La catégorie Multi Vintage, dans laquelle il s'engage, n'est pas un musée flottant mais presque. A ce jour, pas moins de sept ex Trimaran ORMA, la catégorie reine des années 90 début 2000, sont inscrits. C'est la reconnaissance que certaines machines méritent mieux que l'oubli progressif d'un hangar. Et que certains noms, même ceux qui portent l'ombre d'une époque trouble, ont encore quelque chose à raconter sur l'eau.


Sources

Ultim Boat — Multi Vintage : Gilles Lamiré et Groupe GCA dans la bataille des multicoques mythiques https://www.ultimboat.com/news-1/multi-vintage-gilles-lamir%C3%A9-et-groupe-gca-dans-la-bataille-des-multicoques-mythiques

Wikipedia — Elf Aquitaine https://fr.wikipedia.org/wiki/Elf_Aquitaine

Wikipedia — Affaire Elf https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Elf

Wikipedia — Jean Maurel (skipper) https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Maurel_(skipper)

Musée de la Station-Service — Elf Aquitaine : espoirs de la France https://www.musee-pompe.fr/enseignes-a-travers-monde/groupe-total/elf-aquitaine-espoirs-de-france/

Gitana Team — Saga des bateaux de légende http://www.gitana-team.com/fr/saga/bateau_de_legende/

Histoire des halfs — Elf Aquitaine III https://www.histoiredeshalfs.com/Histoire%20des%2060%20ORMA/M6.htm

courseaularge.com — Jean Maurel http://www.courseaularge.com/jean-maurel.html

France TV Pro — Elf, une affaire d'État https://www.francetvpro.fr/contenu-de-presse/75195175

Bateaux.com — Fujicolor II, Groupama, Pierre 1er, Banque Pop, Elf Aquitaine : de retour sur la Route du Rhum 2026 https://www.bateaux.com/article/50640/fujicolor-ii-groupama-pierre-1er-banque-pop-elf-aquitaine-ils-reviennent-sur-la-route-du-rhum

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Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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