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Bordeaux

Femmes et IA : « le virage du siècle »

« Se saisir de l'IA, pour une femme, c'est un acte politique. » À Bordeaux, salle comble : selon l'OIT, 29 % des métiers féminisés sont exposés à l'IA générative, contre 16 % des hommes.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 3 juin
6 min de lecture
Femmes et IA : « le virage du siècle »
by Marvin Subercaze for Colaboria

Soixante-dix places parties en quarante-huit heures, puis dix de plus comblées dans la foulée : il aura suffi d’une annonce sur LinkedIn pour faire le plein. Ce mardi soir, près d’une centaine de personnes — des femmes quasi exclusivement, toutes générations confondues — s’étaient donné rendez-vous au Mama Works de Bordeaux autour d’une table ronde au titre sans détour : « Femmes et IA, le virage du siècle ». L’affluence, à elle seule, disait déjà quelque chose de l’urgence ressentie.

« Se saisir de l’IA, pour une femme, c’est un acte politique. » C’est par cette formule que Pauline Trequesser a ouvert la soirée. Avec Élodie Soumeillan — toutes deux membres fondatrices de la SCIC née de l’ancien Collectif Cosme —, elle lançait ce soir-là leur projet commun, Colaboria (premier bootcamp exclusivement dédié à l'acculturation des femmes à l'IA). Le propos n’avait rien d’incantatoire. Derrière la conviction, il y a un constat chiffré, et il est rude.

Emploi des femmes : pourquoi l’IA générative les expose-t-elle davantage ?

Selon l’Organisation internationale du travail, les métiers très féminisés sont presque deux fois plus exposés à l’IA générative que les métiers masculins : 29 % contre 16 %. L’écart se creuse encore au sommet du risque, là où l’automatisation menace le plus directement les tâches elles-mêmes : 16 % des emplois majoritairement occupés par des femmes basculent dans la catégorie la plus exposée, contre 3 % seulement des emplois masculins[1]. Dans 88 % des pays étudiés, les femmes sont davantage exposées que les hommes. La cause tient à la ségrégation professionnelle : secrétariat, administratif, comptabilité, fonctions de support — autant de postes où les tâches routinières se codifient, et donc s’automatisent.

Un autre chiffre a circulé dans la salle, plus brutal encore. Aux États-Unis, parmi les six millions de travailleurs qui auraient le plus de mal à rebondir après une suppression d’emploi liée à l’IA, 86 % sont des femmes[2]. Le paradoxe est désormais documenté : les femmes rattrapent leur retard sur les compétences en IA, occupent les postes les plus menacés, et restent pourtant largement absentes des fonctions qui conçoivent et gouvernent ces systèmes. Une nuance, toutefois, que les études rappellent : pour la plupart des métiers, l’IA transforme davantage qu’elle ne supprime. Ce sont les tâches, les compétences et les conditions de travail qui bougent — rarement le poste entier d’un seul coup.

Tifany Clemenceau et Fiona Fauvel en scène

Pour incarner l’autre versant, celui des expertes, les organisatrices étaient accompagnées sur scène de deux profils que l’on pourrait dire « IA natives ». Tifany Clemenceau, cofondatrice d’Eria, agence qui accompagne TPE et PME dans l’adoption d’agents IA, vient elle-même du monde des mots : ghostwriting, newsletters, stratégie éditoriale. Elle raconte volontiers sa première déception face à ChatGPT — des textes sans saveur, plus lents que sa propre plume — avant de comprendre que l’outil ne la remplacerait pas mais pouvait la démultiplier. « L’essayer, c’est l’adopter », résume-t-elle, à condition d’accepter un passage parfois brutal.

À ses côtés, Fiona Fauvel. Un début de carrière à la Société Générale, puis un saut entrepreneurial : elle co-fonde et préside DealCockpit, l’une des rares legaltech françaises de datarooms sécurisées pour les opérations de haut de bilan, fusions-acquisitions et levées de fonds, avec plus de trente mille utilisateurs. Longtemps vice-présidente de la French Tech Bordeaux, elle venait d'ailleurs d’annoncer le lancement d’un MCP universel destiné à connecter l’IA à ses outils. Sa posture est claire et elle était là parce que « L’IA est le meilleur outil d’émancipation qui soit. »

Curiosité, inquiétude et impact environnemental : l’ambivalence de l’audience

L’auditoire, lui, était surtout composé de novices venues prendre la température, aux côtés d’une minorité de professionnelles déjà « les mains dans le cambouis ». Toutes ont exprimé la même curiosité, le même intérêt et la même inquiétude, sociale autant qu’environnementale. La conscience du coût écologique de ces technologies était palpable, loin de l’enthousiasme béat que l’on prête parfois aux grand-messes de la tech. Fiona Fauvel, positionnée de longue date comme board member sur la gouvernance de l'IA et de la data, a insisté sur la nécessité de poser des limites, de cadrer l’usage plutôt que de le subir. Une mise en garde a même fendu l’enthousiasme : attention au FOMO, à cette peur de rater le train qui pousse à s’agiter alors que les utilisateurs vraiment aguerris restent, eux, peu nombreux.

Réapprendre à l’ère de l’intelligence artificielle

Car le vrai sujet de la soirée n’était ni la peur ni la prouesse technique. C’était l’apprentissage. Ou plutôt le réapprentissage. Comment, à l’âge adulte, retrouver le goût d’apprendre quand la technologie évolue à un rythme exponentiel et que le foisonnement précède, partout, la régulation ? La question revenait sans cesse, avec en contrepoint une note d’espoir : jamais ces outils n’ont été aussi accessibles, à toutes et à tous. De quoi niveler, peut-être, les inégalités d’accès à l’information — et faire basculer la donne pour celles qui sauront s’en emparer.

Se réapproprier la tech : un acte politique

Reste l’arrière-plan, jamais loin. Le savoir, c’est le pouvoir. La tech de 2010, beaucoup l’ont vécue comme un train manqué : codée, financée, gouvernée sans elles. L’enjeu, ce soir-là, était de ne pas répéter l’histoire. De se réapproprier des sujets dont les femmes ont longtemps été tenues à l’écart : la technologie ; non par incapacité, mais par exclusion.

C’est précisément le créneau dans lequel Colaboria entend s’engouffrer : le « 0to1 », ce premier pas que tant de femmes hésitent encore à franchir, faute, disent-elles, d’une autorisation qui ne viendra jamais. La conviction des organisatrices tient en une phrase : on n’a plus le temps d’attendre la permission de qui que ce soit.

Sororité assumée, ton offensif, refus de la passivité : la soirée avait des airs de manifeste qui pourrait tout autant concerner les femmes que les Boomers ou les GenX. Si le virage de l’IA est bien celui du siècle, ses organisatrices ont au moins tranché une question : elles comptent le prendre à pleine vitesse. Et les deux cofondatrice, loin de renier leurs origines militantes, ont réussi ce pari.

[1]Organisation internationale du travail (OIT), Gen AI, occupational segregation and gender equality in the world of work, mars 2026 (ilo.org).

[2]Brookings Institution, citée par le Forum économique mondial (Women’s History Month, mars 2026) : 86 % des quelque 6 millions de travailleurs américains les moins à même de rebondir après une perte d’emploi liée à l’IA sont des femmes.

FAQ

Les femmes sont-elles plus exposées à l'IA que les hommes ? Oui. Selon l'OIT, 29 % des métiers féminisés sont exposés à l'IA générative contre 16 % des métiers masculins, et 16 % des emplois de femmes relèvent du risque le plus élevé contre 3 % pour les hommes.

Qu'est-ce que Colaboria ? Un projet lancé par Pauline Trequesser et Élodie Soumellan pour aider les femmes à se réapproprier l'IA la tech.

Qui intervenait à la table ronde « Femmes et IA » ? Tifany Clemenceau (cofondatrice d'Eria) et Fiona Fauvel (présidente de DealCockpit).

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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