Bolloré m'a tué
Une fausse couverture Grasset intitulée "Bolloré m'a tué" a fait le tour des réseaux. Derrière le trait d'humour, un séisme de l'édition française qui nous concerne directement. L'éditorial AQUI.

L'image a fait le tour des réseaux en quelques heures. Une fausse couverture aux couleurs jaunes de la collection phare des éditions Grasset : "Bolloré m'a tué." Le trait d'humour vise juste et vient en résonance avec la lettre ouverte de 115 auteurs de la maison qui annoncent la quitter.
Fondée en 1907 par Bernard Grasset, la maison est l'une des plus anciennes et prestigieuses de l'édition française. Elle a lancé Proust en publiant Du côté de chez Swann en 1913 après son refus par Gallimard, et construit un catalogue qui traverse le siècle : Mauriac, Malraux, Sagan, Montherlant.
Le 14 avril, Olivier Nora était écarté de la direction de Grasset après vingt-six ans. Depuis 2000, il en avait fait un espace rare, où cohabitaient des voix aussi antagonistes que Despentes et Lévy, Chalandon et Bruckner, où seule la qualité primait, sans qu'un actionnaire ne vienne dicter la couleur du catalogue.
Vincent Bolloré a nommé à sa place Jean-Christophe Thiery, PDG de Louis Hachette Group et homme de confiance du milliardaire. La brutalité du geste, son calendrier, le profil du remplaçant : tout, dans cette séquence, rappelle la volonté d'orientation politique que met Bolloré partout où il passe.
Le dernier domino
Bolloré a racheté Hachette, maison mère de Grasset, en 2023. Depuis, sa méthode est la même : on rachète, on purge, on oriente. I-Télé devient CNews et la quasi-totalité de sa rédaction part. Europe 1 perd quatre-vingt-dix journalistes après son rachat. Le Journal du Dimanche entre en grève historique. Prisma Media (Gala, Capital, Femme Actuelle, Geo...) tombe dans l'escarcelle. Et désormais Grasset, que beaucoup croyaient protégé par son prestige et par l'indépendance réputée inébranlable d'Olivier Nora.
Au sein de Hachette, Fayard avait déjà été mise dans la ligne idéologique de Bolloré. On peut craindre le même sort aussi pour Stock, JC Lattès ou Calmann-Lévy.
Le livre était le dernier espace qui semblait tenir. Il ne tient plus.
En quelques jours, ce sont plus de 300 auteurs et acteurs du monde de l'édition (Virginie Despentes, Emmanuel Carrère, Leïla Slimani, Sorj Chalandon, Frédéric Beigbeder, Bernard-Henri Levy...) qui ont signé ensemble. Ils réclament une "clause de conscience" pour les écrivains, semblable à celle qui protège les journalistes. Leur lettre dit sans détour : "Nous refusons d'être les otages d'une guerre idéologique visant à imposer l'autoritarisme partout dans la culture et les médias."
Vincent Bolloré a choisi de s'exprimer dans "son" Journal du Dimanche. Il qualifie la fronde de "vacarme" provoqué par "une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous". La réponse parle d'elle-même.
Elle s'inscrit dans un tableau plus large. À l'Assemblée nationale, une commission d'enquête sur l'audiovisuel public, créée à l'initiative du groupe d'extrême droite UDR d'Éric Ciotti et menée par son rapporteur Charles Alloncle, a accumulé les incidents au point que la présidente de l'Assemblée nationale elle-même l'a rappelé à l'ordre, qualifiée tour à tour de "maccarthyste" et de "cirque" par ses propres interlocuteurs. D'un côté Bolloré qui rachète et oriente. De l'autre, une extrême droite parlementaire qui instrumente les institutions pour fragiliser l'audiovisuel public et les médias dans leur ensemble. Les deux pinces de la même tenaille.
Ce qui se passe à Paris nous arrive demain
Pourquoi en parler ici, dans un média bordelais dédié aux décideurs de Nouvelle-Aquitaine ? Parce que nous ne sommes pas spectateurs. Parce que la presse quotidienne régionale, en difficulté chronique, est désormais aux mains de cinq ou six acteurs nationaux. Parce que la concentration que Bolloré incarne à grande échelle est déjà à l'œuvre localement, sous d'autres noms, avec les mêmes effets : des rédactions réduites, des angles lissés, des sujets qui dérangent prudemment rangés dans un tiroir. Chez Bolloré, on y ajoute ses orientations politiques au soutien à l'extrême droite.
AQUI.media existe parce que ce modèle-là ne nous convient pas. Nous sommes un média indépendant, ancré dans notre région, actionnaire de notre propre destin. Nous n'avons pas d'empire à protéger, pas de groupe industriel à ménager, pas de ligne éditoriale dictée depuis un siège parisien. C'est un choix et c'est aussi une fragilité. Et c'est précisément pourquoi l'affaire Grasset nous concerne.
Un collectif de salariés de différentes maisons du groupe Hachette l'a écrit dans Le Monde cette semaine : "La concentration de maisons d'édition et de médias est un enjeu démocratique de premier plan et un véritable danger."
Non-fiction, bien réelle
La fausse couverture, imaginée par l'illustrateur Mathieu Persan, est estampillée "non-fiction". L'expression qualifie bien ce qui se joue. Ce n'est pas un feuilleton médiatique de plus, ni un roman. C'est la cartographie réelle du pouvoir sur l'information et la culture en France, et par ricochet, partout où des journalistes essaient encore de faire leur travail sans demander la permission à leur actionnaire.
Il y a toujours eu des médias aux mains d'entrepreneurs, et c'est notre cas. Mais il y a ceux qui le font en soutien à une presse indépendante et donc à la démocratie, d'autres par volonté d'influencer un business ou des opinions politiques. La différence n'est pas de détail. Elle se mesure dans ce qu'on publie, ce qu'on ne publie pas, et ce qu'on laisse aux journalistes le droit de chercher.
C'est aussi ce que nous devons aux étudiants en journalisme qui ouvrent leurs yeux sur ce métier aujourd'hui.
Nous continuerons à faire le nôtre.
Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
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