Violences sexistes et sexuelles : Bordeaux soigne les blessés. Qui surveille l'amont ?
Bordeaux a réuni le 22 avril tout ce que la ville compte de sérieux pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles dans l'enseignement supérieur. Une convention signée, des engagements pris. Mais pendant qu'on soigne les blessés sur la rive, qui remonte le courant ?
Le 22 avril 2026, au tribunal judiciaire de Bordeaux, une cérémonie sobre a réuni ce que la ville compte de plus sérieux en matière d'enseignement supérieur. Le procureur Renaud Gaudeul, le recteur Jean-Marc Huart, les présidents de l'Université de Bordeaux, de Bordeaux Montaigne, de Sciences Po, de Kedge, de Bordeaux INP, de Bordeaux Sciences Agro et de l'ENSAP ont apposé leur signature sur une convention partenariale de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Un an de travail de qualité pour un engagement collectif réel. Mais beaucoup de travail reste à faire pour combattre cette montée du masculinisme dans notre société alors qu'on aurait pu imaginer qu'il baissait.
Cette convention fait ce qu'une convention peut faire : elle structure les signalements, fluidifie les échanges entre établissements et parquet, forme les enseignants à réagir. Elle regarde vers les victimes, ce qui est juste et nécessaire. Bordeaux Montaigne a triplé ses signalements depuis la mise en place de dispositifs similaires. Sciences Po a failli imploser en avril, des étudiants ayant voté le blocus pour dénoncer l'inaction de leur direction face aux agressions. Les symptômes s'accumulent. La réponse institutionnelle progresse.
Mais cette convention, comme presque tout ce qui se fait en matière de lutte contre les violences faites aux femmes, ne traite qu'une partie. Elle s'occupe des victimes mais personne ne remonte à la source.
Ce même mois d'avril, CNN publiait les conclusions d'une enquête menée pendant plusieurs mois par cinq journalistes : un site dédié à aider des hommes à droguer des femmes pour les violer enregistrait 62 millions de visites en un seul mois de février. Une "académie du viol" mondialisée, avec ses forums, ses posologies échangées comme des recettes, ses communautés Telegram. Ce n'est pas un film de fiction, mais bien une réalité avec son infrastructure.
En France, des chercheurs ont reconstitué le processus de radicalisation en cinq étapes : la solitude d'abord, puis l'appartenance à une communauté en ligne, un vocabulaire partagé, un responsable désigné (les femmes), et enfin la rage qui se légitime. Selon une étude publiée par le DCU Anti-Bullying Centre de Dublin, des comptes fictifs simulant des adolescents de 16 à 18 ans ont reçu du contenu masculiniste et antiféministe en moins de 23 minutes sur TikTok et YouTube Shorts, qu'ils aient ou non cherché ce type de vidéos. Après deux à trois heures, ce contenu représentait les trois quarts des recommandations.
En Nouvelle-Aquitaine, ce n'est pas que de la théorie. Par exemple, en mai 2024, à Eysines, un jeune homme de 26 ans était interpellé alors qu'il projetait une tuerie de masse ciblant des femmes, se revendiquant du mouvement Incel (contraction d'involuntary celibate : des communautés en ligne qui ont transformé la frustration amoureuse en idéologie de la haine des femmes.). Ce n'est pas un cas venu des USA, c'est bien un habitant de la métropole bordelaise, sans antécédent judiciaire, qui s'est radicalisé en ligne. Cas extrême certes, mais révélateur de comportements masculinistes de plus en plus fréquent.
Alors oui, la convention du 22 avril est une bonne nouvelle. Mais Dean Lewis, président de l'Université de Bordeaux, a lui-même reconnu l'anomalie : avec 55 000 étudiants sous sa responsabilité, les dizaines de signalements annuels lui semblent "assez faibles". Les violences ne sont pas rares, la libération de la parole, elle, l'est beaucoup plus.
La vraie question que personne dans cette salle du tribunal n'a posée le 22 avril : d'où viennent ceux qui agressent ? Qui sont ces hommes jeunes, souvent isolés, que les algorithmes cueillent en moins d'une demi-heure et livrent, façonnés, à des idéologies de haine ? Qu'est-ce que les universités bordelaises, les lycées de la région, les employeurs, les associations font pour eux, pas contre eux après ?
On a déconstruit un modèle masculin, avec de bonnes raisons. On n'a pas proposé ce qui vient après. Et dans ce vide, la manosphère a fait son travail avec une efficacité redoutable.
Signer une convention, c'est bien. Remonter à la source et mettre en place des moyens de lutte, c'est autre chose. Bordeaux a réuni, le 22 avril, tout ce qu'il faut pour poser cette question. Il serait dommage de s'arrêter aux signatures.
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Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
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