L'essentiel

  • Les cadres du privé ont été multipliés par 5,5 entre 1968 et 2020 : 7 % des salariés du privé en 1968, 23 % en 2020, plus de 4 millions en 2024 (Apec).
  • Les femmes représentent 38 % des cadres du privé en 2023, contre environ 20 % en 1968.
  • La Nouvelle-Aquitaine compte 217 450 cadres du privé, dont 96 740 en Gironde ; 19 % travaillent dans l'industrie, contre 16 % en France.

Pour ses 60 ans, l’Apec publie une étude sur l’évolution des cadres du privé depuis la fin des années 1960. Ils sont cinq fois plus nombreux, deux fois plus féminisés, plus diplômés et moins souvent managers. En Nouvelle-Aquitaine, le portrait garde un accent plus industriel et de plus en plus girondin.

En 1965, Georges Perec décrivait dans Les Choses la génération des jeunes cadres : "Ils étaient des «hommes nouveaux », des jeunes cadres n’ayant pas encore percé toutes leurs dents, des technocrates à mi-chemin de la réussite." "... ils lorgnaient avec envie, avec désespoir, vers le confort évident, vers le luxe, la perfection des grands bourgeois."

Un an plus tard, les partenaires sociaux créaient l’Association pour l’emploi des cadres, chargée à l’origine de reclasser les cadres au chômage. Soixante ans après, l’Apec publie sa « Cadroscopie », construite sur une exploitation inédite des recensements de l’Insee, une enquête menée en 2025 auprès de 2 000 cadres et 3 000 non-cadres, et une analyse des images de cadres parues dans la presse depuis 1964.

Un salarié du privé sur quatorze en 1968, près d’un sur quatre en 2020

Le premier trait du portrait est démographique. Entre les recensements de 1968 et 2020, le nombre de cadres du secteur privé a été multiplié par plus de cinq, quand l’emploi non-cadre n’était multiplié que par 1,5. Ils pesaient 7 % des salariés du privé en 1968, 23 % en 2020, et ont franchi la barre des 4 millions en 2024.

Cette croissance suit la tertiarisation de l’économie : 65 % des cadres travaillaient déjà dans le tertiaire en 1968, ils sont 82 % en 2020. Le décor a changé en conséquence. L’étude sémiologique de l’Apec montre un cadre des années 1970 installé dans un bureau individuel, mobilier en bois et fauteuil en cuir, puis glissant vers les bureaux collectifs, l’open space et, depuis 2020, le salon : 65 % des cadres télétravaillaient au moins occasionnellement en 2023.

38 % de femmes, contre 20% en 1968

Le cadre de la fin des années 1960 était un homme. Les effectifs de femmes cadres ont été multipliés par douze en un demi-siècle, quatre fois plus vite que ceux des hommes. Elles représentaient 38 % des cadres du privé en 2023, encore sous leur poids parmi les non-cadres (45 %).

La féminisation est très inégale selon les métiers. Les femmes occupent désormais 52 % des postes de cadres administratifs, comptables et financiers (22 % au début des années 1980) et 48 % dans la banque et l’assurance (17 %). Dans l’informatique, la progression est de six points en 35 ans, pour atteindre 18 % mais reste la plus part du temps dans les fonctions non techs. L’écart de salaire reste de 16 % en moyenne, et de 6,8 % à profil comparable, selon le baromètre de rémunération de l’Apec.

Bac +5, expert(e), et de moins en moins chef d’équipe

Le cadre d’aujourd’hui est d’abord un diplômé : 72 % des cadres du privé ont au moins un bac +3 en 2024, contre 44 % en 1990, et 53 % sont titulaires d’un bac +5. Chez les moins de 30 ans, la proportion de bac +5 monte à 70 %.

Il est aussi moins souvent manager. La part des cadres dont la tâche principale est d’encadrer d’autres salariés est passée de 53 % en 2006 à 42 % en 2020. La figure du chef d’atelier de l’époque fordiste a cédé la place à l’expert, porté par l’explosion des ingénieurs informatiques, dont les effectifs ont été multipliés par dix entre le début des années 1980 et 2018. Dans le secteur informatique, 79 % des salariés sont cadres.

Une carrière moins lisible, un statut toujours revendiqué

La comparaison avec les enquêtes historiques de l’Apec est la partie la plus parlante.

"En 1978, 38 % des cadres avaient une idée très précise de la direction à donner à leur carrière ; ils ne sont plus que 18 %. Le fameux "plan de carrière" a fait long feu. Aujourd'hui, l'incertitude à venir, les reconversions, et les changements de vie sont le sujet latent." nous rappelle une DRH bordelaise.

La part de ceux qui jugent nécessaire de changer au moins une fois de métier passe de 79 % à 89 %. La satisfaction professionnelle, elle, n’a pas bougé (85 % en 1995, 86 % en 2025), mais l’insatisfaction salariale progresse, de 26 % à 32 %.

Le statut reste revendiqué par 94 % des cadres, et 85 % le jugent important. Il a un prix que l’étude documente sans détour : 18 % des cadres travaillent plus de 50 heures par semaine, contre 7 % des non-cadres, 44 % disent ne pas réussir à décrocher le soir ou le week-end, et 32 % ressentent souvent au moins un signe de santé mentale dégradée. Les cadres de plus de 20 ans d’expérience ne pesaient que 6 % des prévisions de recrutement en 2024.

En Nouvelle-Aquitaine, un cadre sur deux travaille en Gironde

Le portrait régional diverge sur deux points. D’abord la géographie : la Nouvelle-Aquitaine compte 217 450 cadres du privé, soit 6 % des cadres de l’hexagone, dont 96 740 en Gironde, près de la moitié. Sur quarante ans, la zone d’emploi de Bordeaux a concentré 38 % des cadres des fonctions métropolitaines de la région, et plus de la moitié des cadres de conception-recherche, pendant que l’emploi de production chutait de 61 % dans la zone d’emploi de Guéret et de 58 % dans celle de Tulle entre 1982 et 2019.

Ensuite l’industrie. La région a perdu un tiers de ses emplois de fabrication en quarante ans, passés de 287 000 à 193 000. Pourtant, 19 % des cadres néo-aquitains travaillent dans l’industrie, contre 16 % au niveau national, et 54 % dans une TPE ou une PME, contre 50 %. Côté féminisation, la région suit la tendance nationale : 36 % de femmes parmi les cadres, contre 38 % en France.

Le marché régional a aussi décroché du cycle national en 2025 : 13 820 recrutements de cadres, en hausse de 7 %, quand la France reculait de 3 % pendant que l'emploi salarié fait l'inverse en décrochant. La répartition reproduit la carte des quarante dernières années : 8 840 recrutements dans l’ex-Aquitaine, 3 450 dans l’ex-Poitou-Charentes et 1 530 dans l’ex-Limousin. Pour 2026, les entreprises de la région prévoient 13 850 embauches, un niveau stable qui reste sous le record de 2023 (14 660). Le bilan, attendu au printemps 2027, risque malhaureusement de montrer les limites de la Gironde.


Sources

  1. Apec, Cadroscopie : 60 ans d’évolution des cadres, hors-série, octobre 2026 (document fourni) [LIEN À RÉCUPÉRER sur corporate.apec.fr].
  2. Apec, Prévisions 2026 de recrutements de cadres en Nouvelle-Aquitaine (données Insee BTS 2022 et enquête Apec auprès de 709 établissements).
  3. DREETS Nouvelle-Aquitaine, En 40 ans, une forte hausse des métiers de la santé, du social et des services de proximité, mars 2023.
  4. Georges Perec, Les Choses, 1965