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Économie

TEHTRIS : comment la pépite girondine de la cybersécurité a coulé

TEHTRIS, la plus grande scale-up de Nouvelle-Aquitaine, est en redressement judiciaire. 64 millions levés, 300 salariés au pic, une fondatrice évincée, et Jolt Capital en repreneur potentiel. Ce que ce naufrage dit de la manière dont la France finance, et détruit, ses pépites tech souveraines.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 27 mai
7 min de lecture
TEHTRIS : comment la pépite girondine de la cybersécurité a coulé
TEHTRIS en redressement judiciaire

Sept mois après le limogeage d'Elena Poincet, le tribunal de commerce de Bordeaux va trancher ce que les actionnaires avaient semé. Autopsie d'un naufrage industriel qui dit quelque chose de profond sur la manière dont la France finance, et détruit, ses pépites tech souveraines.

Le 29 avril 2026, TEHTRIS a demandé et obtenu son placement en redressement judiciaire devant le tribunal de commerce de Bordeaux. La plus grosse scale-up de Nouvelle-Aquitaine, 64 millions d'euros levés, jadis présentée comme le bouclier cyber souverain de la France face à CrowdStrike et SentinelOne, est en cessation de paiements. Elle compte aujourd'hui 110 salariés, contre plus de 300 à son pic. La deadline de dépôt des offres de reprise tombe ce jeudi 28 mai. La décision du tribunal est attendue mi-juin.

En octobre dernier, AQUI posait une question : les entrepreneurs issus du renseignement et de la défense peuvent-ils durablement coexister avec des investisseurs financiers ? La réponse est arrivée sous forme de procédure collective.

TEHTRIS : 64 millions levés, une structure dimensionnée pour un géant qui n'existait pas

L'histoire de TEHTRIS est d'abord celle d'une entreprise qui a fait exactement ce que ses investisseurs lui demandaient. Fondée en 2010 par Elena Poincet et Laurent Oudot, tous deux anciens de la DGSE, la société grandit d'abord à l'ancienne : bootstrapée, rentable, discrète. Le monde du renseignement laisse des traces de méthode.

Mais en novembre 2020, les fondateurs ouvrent le capital pour la première fois. 20 millions d'euros en série A, avec ACE Management (bras armé financier du ministère des Armées, rattaché à Tikehau Capital), Open CNP et des fonds régionaux dont NACO. On reste en famille : des professionnels du financement souverain, proches du monde de la Défense.

L'appétit vient en mangeant. En octobre 2022, TEHTRIS boucle un second tour de 44 millions d'euros, dont 36 millions en growth equity menés par Jolt Capital. Un emprunt bancaire de 8 millions complète la mise. Au total : 64 millions d'euros. La plus grosse levée de la French Tech bordelaise. Elena Poincet promet alors 300 nouveaux emplois et une ambition mondiale.

Viennent les exigences. Les effectifs explosent, de 100 à plus de 250 salariés. Des bureaux ouvrent en Allemagne, au Canada, au Japon, à Singapour, à Hong Kong. Les développements produits s'accélèrent. Le tout dans un marché où CrowdStrike mobilise des milliards sur le Nasdaq et où SentinelOne construit une capitalisation boursière que TEHTRIS ne pourra jamais approcher avec ses 64 millions en poche.

Les chiffres de 2021 racontent déjà l'histoire : 5,82 millions d'euros de chiffre d'affaires, une masse salariale de 9,49 millions d'euros, soit 163 % du CA. Perte nette : 3,17 millions. Capacité d'autofinancement négative. La structure est dimensionnée pour un acteur trois fois plus grand que celui qui existe. Tant que la croissance suit, la logique tient. Quand elle ralentit, tout s'effondre d'un coup.

Dette technique et management en silos : l'entreprise fracturée de l'intérieur

Le problème de TEHTRIS n'était pas seulement financier. Il était architectural, au sens technique du terme. Dans la cybersécurité, une plateforme XDR vend autant de confiance que de lignes de code. Les clients sont des DSI (Directeur Services Informatiques), des RSSI, des opérateurs d'infrastructures critiques. Ils ne louent pas un logiciel : ils confient la surveillance de leurs systèmes.

Or la croissance effrénée a produit ce que les développeurs appellent de la dette technique : une architecture qui s'accumule sans jamais se stabiliser, des fonctionnalités qui prolifèrent sans base solide. Les effets remontent jusqu'aux clients : déploiements lourds, incidents complexes, cycles commerciaux qui s'allongent. Richard Vacher Detournière, le président imposé par les actionnaires en septembre 2025 après l'éviction d'Elena Poincet, ne mâche pas ses mots dans le document déposé au tribunal : la société est devenue "inopérante", marquée par une culture "trop ancrée en silos", désorganisée chroniquement, le tout aggravé par un PSE qui avait déjà supprimé près de 30 % des effectifs.

Ce diagnostic, signé par celui que les actionnaires eux-mêmes ont nommé pour redresser la barre, est cinglant. Il décrit une entreprise fracturée de l'intérieur par les méthodes mêmes censées la sauver.

Jolt Capital : du co-pilote de l'éviction au candidat à la reprise

C'est là que le dossier devient franchement inconfortable pour les investisseurs financiers. Après l'éviction d'Elena Poincet le 29 septembre 2025, Jolt Capital injecte encore 3 millions d'euros en compte courant d'associé pour éviter une rupture immédiate de trésorerie. Mais quand la Commission des chefs de services financiers de la Gironde refuse en février 2026 d'accorder les délais de paiement sur les dettes fiscales et sociales, c'est l'impasse. Tikehau et Jolt refusent de remettre la main au portefeuille. La procédure collective devient inévitable.

Deux candidats à la reprise ont déposé un dossier avant la deadline de ce jeudi : Weesure, groupe lyonnais dirigé par Louis Leullieux, et Jolt Capital lui-même, détenteur de plus de 22 % du capital.

Le fonds qui a co-piloté l'éviction de la fondatrice, présidé à la restructuration, refusé de financer le sauvetage, se positionne désormais en repreneur. Dans une procédure collective, les actifs peuvent s'acquérir à une fraction de leur valeur historique. C'est légal. C'est même rationnel du point de vue d'un gestionnaire de fonds, mais aussi révélateur de certaines pratiques de fonds de capital-risque sur leur conception de leur rôle vis-à-vis des entreprises qu'ils financent.

Souveraineté numérique française : le gouffre entre discours et réalité du financement

Le vrai sujet n'est pas TEHTRIS. C'est la question de savoir si l'Europe peut produire des champions cybersécurité souverains avec les outils financiers dont elle dispose.

CrowdStrike a levé 1,9 milliard de dollars avant son IPO en 2019. SentinelOne dépasse le milliard avant la sienne en 2021. Face à ces machines de guerre, TEHTRIS a tenté de jouer dans la même cour avec 64 millions d'euros et la logique d'un fonds de growth equity dont l'horizon se compte en années, pas en décennies.

La souveraineté numérique est devenue une cause nationale, scandée dans tous les discours officiels depuis l'affaire Pegasus, les attaques contre les hôpitaux, la dépendance aux hyperscalers américains. En septembre 2022, le ministre délégué au Numérique Jean-Noël Barrot fixait une feuille de route : tripler le chiffre d'affaires du secteur cyber, créer 37 000 postes, faire émerger trois licornes françaises. TEHTRIS était citée comme candidate sérieuse.

Quatre ans plus tard, elle est devant le tribunal de commerce de Bordeaux.

Ce que ce naufrage révèle, c'est le gouffre entre la rhétorique souverainiste et les mécanismes réels de financement des deeptech françaises. Quand la pression monte, les réflexes court-termistes reprennent le dessus : exigences de rentabilité à moyen terme, retrait des actionnaires quand ça sent le brûlé, reprise des actifs à bon compte. Les fonds souverains régionaux, les investisseurs patients, les mécanismes de dette longue durée existent en théorie. Dans les faits, ils n'ont pas pesé lourd face aux créanciers girondins qui ont refusé un échéancier.

À Pessac, 110 personnes attendent. Le nom TEHTRIS devrait survivre dans une structure nouvelle. Ce qui ne survivra pas, c'est l'idée qu'on peut construire un champion cyber souverain sur un marché mondial avec les outils et les temporalités du private equity classique français.

"L'histoire de la French Tech est remplie d'histoires similaires, dommage qu'au plus haut niveau de l'État et de l'Europe on ne sache pas, au-delà des discours souverainistes, passer véritablement à l'action", nous confie un partner d'un fonds d'investissement parisien qui a suivi le dossier, et qui a requis l'anonymat.
JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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