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Politique

La France au Moyen-Orient : que fait-elle là-bas depuis mille ans ?

Des Croisades aux Rafale assemblés à Mérignac, la France entretient avec le Moyen-Orient une relation millénaire mêlée de mystique, d'ambition stratégique et d'intérêts commerciaux. Retour sur mille ans d'une présence qui ne doit rien au hasard.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 10 mars
10 min de lecture
La France au Moyen-Orient : que fait-elle là-bas depuis mille ans ?
Bataille lors de la première croisade 1096-1099 par Sebastian Marmoret 

Des croisés qui fondent des royaumes en Terre Sainte aux bases militaires dans le Golfe Persique, en passant par le mandat sur la Syrie et le Liban, la France entretient avec le Moyen-Orient une relation plurimillénaire, mêlée de mystique, d’ambition stratégique et d’intérêts commerciaux considérables. Pourquoi cette région exerce-t-elle une telle fascination sur Paris et réciproquement ?

Mille ans d’histoire entre la France et le Moyen-Orient

Les Croisades : la France pose ses premiers jalons en Orient

Tout commence avec les Croisades. En 1095, le pape Urbain II lance son appel à Clermont-Ferrand en français. Des seigneurs du royaume de France, des Normands, des Bourguignons, des chevaliers de Provence fondent les États latins d’Orient : le royaume de Jérusalem, la principauté d’Antioche, le comté d’Édesse. Le français devient même la langue de ces territoires ; on l’appellera "l’outremer-français”.

Saint Louis, Louis IX, incarnera au XIIIe siècle ce lien indissociable : il mena deux croisades (1248 et 1270), mourut en Tunisie en croyant servir Dieu et la France. Cette conviction d’avoir une mission particulière en Orient ne quittera plus jamais le discours politique français.

« L’Orient, c’est une carrière. » Napoléon Bonaparte, après l’expédition d’Égypte (1798)
Départ Croisade en 1096

Les Capitulations de 1536 : la France devient protectrice des chrétiens d'Orient

Quand la Croisade s’essouffle, la France invente autre chose : la diplomatie. En 1536, François Ier signe avec Soliman le Magnifique les « Capitulations », traités commerciaux accordant à la France des privilèges uniques dans l’Empire ottoman. Paris obtient aussi le droit de protéger les chrétiens catholiques du Levant. Les missionnaires jésuites s’installent. Une présence culturelle durable se construit.

Ce rôle de « protectrice des chrétiens d’Orient », Maronites du Liban, catholiques de Syrie et de Palestine, Paris le revendiquera pendant quatre siècles. Il structure encore aujourd’hui le lien franco-libanais.

Expédition d'Égypte (1798) : Napoléon et la naissance de l'égyptologie

L’expédition d’Égypte est à part. Napoléon embarque non seulement une armée, mais 167 savants, ingénieurs, naturalistes, linguistes, et peintres. La Commission des sciences et des arts donne naissance à la Description de l’Égypte, monument de l’égyptologie moderne, et au déchiffrement de la pierre de Rosette. Militairement, l’aventure capote face aux Britanniques. Intellectuellement, elle crée une fascination durable : « l’orientalisme » français, qui traversera tout le XIXe siècle, de Délacroix à Flaubert.

Méhémet Ali et le siècle français de l'Égypte

L'expédition de Bonaparte laisse une trace bien plus durable qu'une simple occupation militaire. Elle ouvre l'Égypte à la modernité occidentale et fascine durablement ses élites. Le grand bénéficiaire en est Méhémet Ali, officier albanais qui prend le pouvoir en 1805 et choisit délibérément la France comme modèle. Il s'entoure de conseillers français, confie à des officiers parisiens la réforme de son armée, envoie des étudiants égyptiens se former à Paris. L'un d'eux, Rifaa al-Tahtawi, reviendra traduire des dizaines d'ouvrages français en arabe et deviendra le premier grand intellectuel de la renaissance arabe.

Le français s'installe comme langue des élites cairotes. Puis vient le canal de Suez, œuvre de Ferdinand de Lesseps, inaugurée en 1869, qui transforme l'Égypte en nœud du commerce mondial et illustre à elle seule l'emprise française sur le pays. Un siècle d'influence qui s'achèvera brutalement avec Nasser et la crise de Suez en 1956, quand la France intervient militairement contre l'Égypte nationalisatrice : désastre diplomatique qui efface en quelques jours une présence culturelle bâtie en cent ans.

Comment ? Les instruments de la présence française

Mandat français en Syrie et au Liban (1920-1946) : l'apogée de la présence française

Après la Première Guerre mondiale, les accords Sykes-Picot (1916) partagent le Moyen-Orient entre la France et le Royaume-Uni. La Société des Nations confie à Paris le mandat sur la Syrie et le Liban en 1920 : c’est le moment de présence directe la plus forte. La France crée le Grand Liban, tracé pour favoriser les chrétiens maronites. Elle impose sa langue, son droit civil, son système éducatif. Elle réprime durement les révoltes. Ainsi, le bombardement de Damas en 1925 reste une blessure mémorielle pour les Syriens.

Le mandat prend fin en 1943-1946, non sans que la France tente de s’y accrocher par la force. Cet épisode marque durablement les relations franco-arabes : la France y apparaît simultanément comme une puissance civilisatrice, selon sa propre narration, et comme une puissance coloniale contestable

REPÈRE Les accords Sykes-Picot (mai 1916) entre la France et le Royaume-Uni découpent le Moyen-Orient en zones d'influence. Ces frontières artificielles, tracées sans consultation des populations, restent l'une des sources profondes des conflits régionaux contemporains.

Rafale, missiles, frégates : les ventes d'armes, moteur discret de l'influence française

Depuis les années 1970, la France est devenue l’un des premiers exportateurs d’armements mondiaux, et le Moyen-Orient en est le client numéro un. Les monarchies du Golfe (Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweit) achètent des avions Mirage puis des Rafale, des missiles, des navires de guerre, des systèmes antiaériens. En 2021, la vente de 80 Rafale aux Émirats (contrat de 16 milliards d’euros) fait la une de tous les journaux.

Cette logique commerciale structure profondément la politique étrangère française : elle crée des dépendances mutuelles et impose une certaine discrétion sur les questions de droits de l’homme. La tension entre « valeurs » et « intérêts » est permanente.

Djibouti, Émirats, Qatar : pourquoi la France maintient des bases militaires au Moyen-Orient

La France est aujourd’hui l’une des rares puissances occidentales à maintenir une présence militaire permanente au Moyen-Orient et dans ses abords. Trois points d’ancrage principaux :

Djibouti : Ancienne colonie française (indépendante en 1977), Djibouti héberge la plus grande base militaire française à l'étranger d'environ 1 500 soldats. Positionné au détroit de Bab-el-Mandeb, ce verrou entre la mer Rouge et l'océan Indien est l'un des points de passage les plus stratégiques du commerce mondial.

Émirats : Depuis 2009, la France dispose d'une base aérienne à Al-Dhafra et d'un accès au port de Mina Zayed à Abu Dhabi. C'est la première implantation militaire permanente de la France hors d'Afrique.

Qatar : La France participe à des accords de défense avec Doha et dispose d'éléments militaires sur la base d'Al-Udeid, point d'appui pour les opérations dans la région.

Louvre Abu Dhabi, lycées français : comment la France rayonne culturellement au Moyen-Orient

La France déploie également un arsenal culturel considérable. Le Louvre Abu Dhabi, ouvert en 2017, et la Sorbonne Abu Dhabi incarnent une stratégie d’exportation du prestige français. Le réseau des lycées français au Liban, en Égypte, au Maroc, dans les Émirats forme depuis des générations des élites arabes francophones.

Louvre Abu d'Abi

Au Liban, le français reste langue co-officielle avec l’arabe. Le droit civil français, héritage du mandat, structure encore le système juridique libanais. Ce lien culturel donne à la France une légitimité particulière dans la crise libanaise contemporaine. Ce sont des secouristes français qui arrivent en premier après l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, et c’est Emmanuel Macron qui se rend sur place dès le lendemain.

Intérêts, identité, sécurité : les vraies raisons de l'engagement français

Pétrole, gaz, Bab-el-Mandeb : les intérêts énergétiques et géopolitiques de la France

Le Moyen-Orient contrôle environ 48 % des réserves mondiales de pétrole prouvées, et une part considérable du gaz naturel. La France, pays importateur d’hydrocarbures, a un intérêt économique vital à stabiliser ses relations avec les pays producteurs. TotalEnergies est présent dans la région depuis des décennies.

Le détroit de Bab-el-Mandeb, la mer Rouge, le canal de Suez : ces routes maritimes irriguent le commerce mondial, et la France y dispose de positions stratégiques avec sa base à Djibouti. La liberté de navigation dans ces eaux est une question de sécurité nationale française.

La sécurité intérieure française

La France abrite la plus grande communauté musulmane d’Europe occidentale : entre 5 et 6 millions de personnes, en grande majorité originaires du Maghreb, mais aussi de Turquie et d’Afrique subsaharienne. Les évolutions politiques et religieuses au Moyen-Orient, que ce soit l’essor du djihadisme, les conflits syriens ou les tensions autour d’Israël et de la Palestine, ont des répercussions directes sur la cohésion sociale française. C’est une raison supplémentaire pour Paris de rester un acteur de la région.

Siège à l'ONU, grande puissance : la France et sa vocation universelle

Il y a enfin une dimension moins calculable mais tout aussi réelle : la France se pense comme une grande puissance à vocation universelle. Le Moyen-Orient est l’un des théâtres où cette ambition se donne à voir. Être présente militairement, diplomatiquement, culturellement dans cette région, c’est affirmer que la France n’est pas un pays européen ordinaire, mais une puissance globale dotée d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et d’une voix propre face aux États-Unis, à la Russie et à la Chine.

À l'heure où le retour de Donald Trump à la Maison Blanche redistribue les cartes géopolitiques, la France a d'autant plus intérêt à consolider ses positions dans la région.

C’est cette conviction qui pousse la France à jouer un rôle dans les négociations sur le nucléaire iranien (accord de Vienne, 2015), à intervenir en Libye (2011), à maintenir des troupes au Liban via la FINUL, à s’impliquer dans la reconstruction post-Daech en Irak.

« La France a une vocation universelle. Elle n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle est en mesure de porter la voix de ceux qui n’en ont pas. » — Frédéric Encel, géopolitologue

L’Iran : le paradoxe le plus saisissant

L’exemple iranien illustre à lui seul toutes les contradictions françaises. En 1978, c’est depuis Neauphle-le-Château, près de Versailles, que l’imam Khomeini orchestre la Révolution islamique qui renversera le Shah, pourtant un allié de l’Occident. La France, pays des droits de l’homme, avait refusé d’expulser le leader religieux, au nom de la liberté de parole. La suite fut amère : des attentats à Paris en 1986, des otages français au Liban, des décennies de contentieux autour du programme nucléaire iranien.

Pourtant, la France n’a jamais rompu avec Téhéran. Elle reste l’un des intermédiaires européens du dossier nucléaire, convaincue que le dialogue vaut mieux que l’isolement.

Ce que mille ans d'histoire nous disent

La présence française au Moyen-Orient n’est pas le résultat d’une stratégie élaborée une fois pour toutes. C’est l’accumulation de mille ans de couches historiques : la mystique des Croisades, l’ambition diplomatique des rois, la frénésie coloniale, les nécessités énergétiques et commerciales, la logique sécuritaire, et cette conviction profonde que la France a quelque chose de particulier à dire au monde.

Cette présence au Moyen-Orient est portée de contradictions : entre les valeurs déclarées, les rapprochements sincères et les intérêts réels, entre la mémoire coloniale et les ambitions contemporaines, entre la séduction culturelle et la dure logique des ventes d’armes. Mais c’est précisément dans ces tensions que se lit l’histoire d’une grande puissance qui refuse de se résigner à n’être que régionale. On comprend qu'il soit extrêmement complexe pour la France de s'en désengager.


Alienor d'Aquitaine en croisade
Alienor d'Aquitaine en croisade

Et l'Aquitaine dans tout ça ?

L'histoire entre l'Aquitaine et le Moyen-Orient est plus ancienne et plus concrète qu'on ne le croit. En 1147, c'est une duchesse d'Aquitaine qui part en croisade : Aliénor accompagne son mari Louis VII jusqu'en Terre Sainte, séjourne à Antioche chez son oncle Raymond de Poitiers, et fait de ce voyage l'un des épisodes les plus romanesques et les plus scandaleux du Moyen Âge. La présence française en Orient a donc, dès l'origine, un visage aquitain.

Neuf siècles plus tard, le lien n'a pas disparu, il s'est simplement industrialisé. Quand les Émirats arabes unis signent en 2021 un contrat de 16 milliards d'euros pour 80 Rafale, c'est à Mérignac, sur le site Dassault Aviation, que ces appareils sont assemblés. Les missiles qui les équipent sortent des ateliers de MBDA à Bordeaux. Les systèmes électroniques embarqués sont signés Thales, dont les équipes bordelaises sont au cœur du programme. Une partie significative des contrats d'armement français au Moyen-Orient se traduit donc concrètement en emplois et en activité économique en Gironde et dans toute la Nouvelle Aquitaine.

D'Aliénor la croisée, à l'ouvrier de Mérignac qui visse un Rafale destiné au désert du Golfe : mille ans d'histoire, et l'Aquitaine y est à chaque fois.

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Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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