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Économie

EMME : de la batterie au missile, un projet qui se blinde

Raffinerie de nickel et cobalt à Parempuyre, 500 M€, déclarée d'intérêt national et désormais adossée à un argument défense. Mais 77 % des riverains ont voté contre, les recours s'accumulent, et le préfet Guyot tranche seul.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 13 avr.
10 min de lecture
EMME : de la batterie au missile, un projet qui se blinde
EMME le projet de raffinerie de nickel et cobalt à Parempuyre

EMME est un projet de raffinerie de nickel et cobalt à Parempuyre, 500 millions d'euros d'investissement, destiné à alimenter la filière batterie européenne et la défense nationale. Déclaré d'intérêt national, il est pourtant bloqué par 77 % des riverains. Le préfet devrait trancher seul.

EMME à Bordeaux : le nickel, les missiles et le préfet

Il y a des projets industriels qui avancent en silence pendant que la polémique gronde. EMME est de ceux-là. Pendant que les opposants manifestaient devant la préfecture de Gironde le 4 avril, Antonin Beurrier, fondateur d'EMME, réunissait cinq jours plus tard, dans les salons feutrés de la chambre de commerce franco-allemande à Paris, un premier cercle de partenaires stratégiques. Minerai brésilien, automatisation allemande, nickel ultra-pur pour le militaire : le projet bordelais de raffinerie de nickel et cobalt passe la vitesse supérieure. Et ce faisant, il change peut-être de catégorie politique.

S'affranchir de la Chine avec un procédé chinois

Porté depuis 2021 par Antonin Beurrier, ancien CEO de l'usine hydro-métallurgique de Goro en Nouvelle-Calédonie, EMME part d'un constat que son fondateur formule sans détour :

« Nous manquons de capacités de conversion de métaux de qualité batterie en Europe. Notre ambition est de proposer une alternative industrielle et scientifique crédible pour sécuriser une partie des approvisionnements des gigafactories, en divisant par cinq l'empreinte carbone du nickel pour batterie. »

La Chine contrôle aujourd'hui 80 % du marché mondial de la transformation de ces métaux. EMME compte prendre une part.

Le site retenu est le terminal de Grattequina, sur les communes de Parempuyre et Blanquefort en Gironde, 32 hectares appartenant au Grand Port Maritime de Bordeaux. Investissement annoncé : plus de 500 millions d'euros. Production visée : 20 000 tonnes de sulfate de nickel et 3 000 tonnes de sulfate de cobalt par an, soit 25 à 30 % des besoins français pour la filière batteries à l'horizon 2030. Emplois promis : 500, dont 200 directs. Impact attendu sur l'activité du port de Bordeaux : plus 20 %.

La soirée parisienne du 9 avril a permis de dévoiler un premier cercle de partenaires. Pour l'approvisionnement en minerai, un accord non engageant avec Brazilian Nickel, entreprise soutenue par la Société américaine de financement du développement international, qui porte un projet minier d'1,4 milliard de dollars au Brésil.

« Nous construisons une usine par module, avec un procédé que nous ne réinventons pas et que nous prendrons en Chine car ils ont 15 ans d'avance sur le sujet. » une décision assumée par Antonin Beurrier et confirmant le choix d'un procédé industriel chinois.

Siemens apportera une couche d'intelligence artificielle et d'automatisation européenne, la société allemande SEFE distribuera une partie de la production, et RTE assurera le raccordement électrique du site, qui nécessite 30 MW.

Premier paradoxe du projet : on entend réduire la dépendance européenne à la Chine avec un procédé industriel acheté en Chine. EMME l'assume comme une contrainte pragmatique, et ce serait à Siemens que reviendrait la charge d'européaniser la chaîne de valeur.

Le PINM (Projet d'Intérêt National Majeur) : un passe-droit légalisé ?

Pour comprendre pourquoi EMME est difficile à arrêter administrativement, il faut saisir ce qu'est le statut de Projet d'Intérêt National Majeur. Introduit par la loi industrie verte du 23 octobre 2023, le PINM permet une mise en compatibilité accélérée des documents d'urbanisme, une priorité sur le raccordement électrique, et anticipe une dérogation à la protection des espèces protégées. En clair : un outil conçu pour que l'État puisse passer outre les blocages locaux sur les projets qu'il juge stratégiques.

Le décret qualifiant EMME de PINM a été signé le 5 septembre 2025 par François Bayrou et publié au Journal officiel le 7 septembre, veille de la chute de son gouvernement. Ce n'est pas le porteur de projet qui l'a demandé : c'est Étienne Guyot, le préfet de Gironde, lui-même qui a sollicité cette qualification par courrier au ministre de l'Économie le 5 août 2025. EMME est à ce jour le seul PINM de Nouvelle-Aquitaine.

Les justifications officielles du décret couvrent cinq axes : contribution à la souveraineté européenne sur les matériaux de batterie, réduction des émissions de CO₂ estimée à 1,6 million de tonnes par rapport à la production chinoise équivalente, retombées socio-économiques, consistance et maturité du projet, et prise en compte des politiques environnementales.

Sylvie Dubois-Decool, directrice générale d'EMME, rappelle le chemin parcouru depuis 2021 : « Nous avons intégré un corridor écologique, abandonné le dioxyde de soufre et divisé l'emprise de moitié. » Des modifications engendrant un surcoût d'environ 40 millions d'euros, « nécessaires pour être transparent et inspirer confiance », selon Beurrier.

Mais le PINM n'est pas une autorisation. Le Conseil d'État l'a confirmé en septembre 2025 dans une décision concernant un projet similaire : ce statut ne crée pas de présomption irréfragable d'intérêt public majeur et ne dispense pas le porteur de réunir toutes les conditions d'autorisation. Le préfet de Gironde, Étienne Guyot, reste seul maître de la décision finale.

Le volet défense : atout commercial ou argument politique ?

C'est la vraie surprise de la soirée parisienne. EMME ajoute à sa gamme une production de 3 000 tonnes annuelles de nickel métallique ultra-pur à 99,99 %, destiné non plus aux batteries mais aux applications militaires : alliages spéciaux pour lanceurs, turbines de moteurs d'avions et missiles. Dans un contexte de réarmement européen accéléré depuis 2022, ce pivot n'est pas anodin.

Il ne sort pas de nulle part. Le décret PINM de septembre 2025 mentionnait déjà explicitement les débouchés aéronautiques et défense. Ce qui change en avril 2026, c'est la visibilité publique de cet argument et le moment où il est mis en avant, alors que les recours s'accumulent et que la décision préfectorale est imminente.

La question se pose légitimement : s'agit-il d'une diversification commerciale naturelle qui tombe bien politiquement, ou d'un argument consciemment avancé pour renforcer l'intouchabilité institutionnelle du projet face à une opposition qui se durcit ? Les deux lectures sont défendables. Ce qui est certain, en revanche, c'est l'effet mécanique : un projet inscrit dans la chaîne d'approvisionnement de la défense nationale entre dans une catégorie stratégique qui réduit considérablement la marge de manœuvre de ses opposants, y compris devant les juridictions administratives.

Le verdict des urnes ne suffit pas

L'opposition locale ne se résume pas à quelques associations. Les élections municipales de mars 2026 à Parempuyre ont produit un résultat sans ambiguïté : Henri Lagarrigue, élu maire avec 45 % des suffrages au second tour sur un programme explicitement anti-EMME, devançait une liste citoyenne elle aussi opposée au projet (32 %). La liste soutenue par la maire socialiste sortante, favorable au projet, terminait troisième avec 22 %. Au total, plus de 77 % des électeurs de la commune d'implantation ont voté pour des listes hostiles à la raffinerie.

Les griefs de la Sepanso Gironde, formulés dans un communiqué lors de l'enquête publique de janvier 2026, ne sont pas que politiques.

Sur le plan juridique d'abord : le site est classé dans le lit majeur de la Garonne par le Plan de Prévention des Risques d'Inondation, zone où toute artificialisation est en principe interdite. Le PADD de Bordeaux Métropole et les orientations des SCoT bioclimatique et Grenelle 2014 interdisent explicitement toute urbanisation nouvelle dans les zones de rétention des crues.

Sur le plan physique ensuite : le projet prévoit la création d'un remblai entraînant l'artificialisation de plus de 30 hectares, dont environ 15 hectares de zones humides. Cette transformation remettrait en cause le fonctionnement hydraulique du secteur et reporterait les crues sur les communes voisines.

Sur le plan scientifique enfin : aucune contre-expertise indépendante sur les risques hydrauliques n'a été produite, malgré les demandes explicites de Bordeaux Métropole elle-même.

La Sepanso attaque également la justification écologique centrale du PINM. Le projet, présenté comme participant à la transition écologique, ne démontrerait pas de contribution réelle à la décarbonation en raison de l'acheminement des matières premières sur de très longues distances et du recours à des crédits carbone fondés sur des filières inexistantes à ce jour. Si cet argument devait prospérer devant le Conseil d'État, c'est la légitimité même du décret PINM qui serait fragilisée.

L'association a engagé plusieurs recours : un devant le Conseil d'État contre le décret PINM, un devant le tribunal administratif de Bordeaux visant la carte de zonage, et se prépare à attaquer l'autorisation environnementale et le permis de construire si le préfet les valide.

« Non, on ne construit pas en zone inondable. Non, on ne modifie pas l'hydrologie d'une zone humide dans le lit majeur de la Garonne. » rappelle Florence Bougault, administratrice de l'association.

Sur les 2 000 avis reçus lors de l'enquête publique, 85 % étaient défavorables. La commission a néanmoins rendu un avis favorable le 17 février 2026.

Le préfet, l'horloge et Thomas Cazenave

Le 13 janvier 2026, lors de ses vœux à la presse, Christine Bost, alors Présidente de Bordeaux Métropole, se disait « à 97 % satisfaite » des réponses apportées par EMME à ses exigences : « Je n'ai jamais vu un sujet autant progresser entre les premiers échanges et là où nous en sommes arrivés », déclarait-elle, tout en évoquant la co-rédaction d'un courrier avec le maire de Bordeaux Pierre Hurmic pour obtenir « quelques petites précisions », notamment sur l'existence d'un comité de suivi. Six semaines plus tard, la même Christine Bost demandait au préfet un délai pour permettre au futur conseil métropolitain de voter sur le dossier, sans réponse connue à ce jour.

L'explication de ce glissement tient dans le calendrier. Bordeaux Métropole devait se prononcer avant le 17 avril sur la modification du PLUi nécessaire à l'implantation de l'usine en zone inondable. À défaut de vote dans les délais, son avis serait réputé favorable par défaut. Or le premier conseil métropolitain de la nouvelle mandature, issue des élections du 22 mars, ne pouvait pas se réunir avant cette date, celui-ci devant d'abord élire son président. Un silence administratif qui vaudrait blanc-seing, sur un projet que 85 % des participants à l'enquête publique avaient rejeté.

Son successeur probable à la présidence de la Métropole, Thomas Cazenave, élu maire de Bordeaux le 22 mars, n'a pas encore pris position publiquement depuis son élection. Pendant la campagne, pourtant, il était sans ambiguïté :

« Si on croit à la réindustrialisation, à la souveraineté, on a besoin d'implanter des éléments industriels, économiques, technologiques, comme le projet EMME, qui, sinon, se fera dans d'autres pays, qui n'ont pas du tout les mêmes normes environnementales que les nôtres », déclarait-il.

En fonction depuis quelques jours, Thomas Cazenave n'a pas repris la parole sur le dossier. Pendant ce temps, l'horloge tourne.

Antonin Beurrier se dit « confiant » à l'issue d'un débat et d'une enquête publique qu'il juge réussis, et annonce vouloir débuter la construction « au début de l'été » pour un démarrage de production fin 2028. À mi-avril 2026, le dossier de demande d'autorisation environnementale est toujours en instruction. Aucuns travaux ne sont entamés à ce jour.

Le projet EMME, déclaré d'intérêt national et désormais adossé à un argument défense, devra démontrer qu'il peut l'être sans devenir un problème local durable. Quand un projet industriel ajoute les missiles à son argumentaire, il ne convainc pas forcément les riverains, mais il réduit sérieusement l'espace de résistance de ceux qui voudraient l'arrêter. C'est peut-être là, plus que dans les partenariats annoncés à Paris, que se joue vraiment l'avenir de Grattequina.

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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