Comment Legrand s'est glissé dans les entrailles des datacenters IA mondiaux
Legrand, fleuron limousin de l'équipement électrique, rachète Keydak en Chine et TES en Irlande du Nord. Quatre acquisitions en 2026, 26 % du chiffre d'affaires déjà dans le secteur datacenter : le groupe joue une partition discrète mais radicale sur le marché de l'IA.

À Limoges, on fabrique depuis longtemps de la porcelaine et des câbles électriques. Mais depuis quelques trimestres, Legrand, le discret champion limousin de l'équipement électrique, est en train d'écrire une autre histoire : celle d'une entreprise régionale qui s'est faufilée au cœur de la ruée vers l'or de l'IA.
Le 1er avril 2026, le groupe a annoncé deux nouvelles acquisitions : Keydak, fabricant chinois de racks basé à Guangzhou, et TES, spécialiste britannique des systèmes de distribution d'énergie implanté à Cookstown, en Irlande du Nord. Deux noms inconnus du grand public. Deux rouages essentiels de la machine datacenter mondiale.
Des acquisitions aux profils complémentaires
Keydak emploie plus de 330 personnes et génère un chiffre d'affaires annuel supérieur à 60 millions d'euros. TES en compte 280 pour près de 85 millions d'euros de revenus, dont plus de la moitié issue des datacenters. Les deux cibles ne se font pas concurrence : elles s'emboîtent. La première positionne Legrand dans l'infrastructure de calcul, au plus près des puces où se concentrent les investissements liés à l'IA ; la seconde consolide son expertise dans la puissance critique. TES a d'ailleurs ouvert récemment un campus de 28 000 m² dans le comté de Derry, anticipant une demande en équipements de distribution d'énergie basse tension qui ne faiblit pas.
Ce n'est pas un coup isolé. Avec ces deux annonces, Legrand totalise quatre acquisitions en 2026, toutes liées aux datacenters.
Le directeur général Benoît Coquart assume pleinement la trajectoire : « Ces deux nouvelles opérations renforcent nos positions sur le marché des datacenters, à la fois dans l'infrastructure de calcul et dans la puissance critique. Elles représentent environ 285 millions d'euros de chiffre d'affaires additionnel. »
Un pari stratégique massif, et concentré sur les datacenters
Fin 2025, les datacenters représentaient déjà 26 % du chiffre d'affaires de Legrand. Un quart du groupe, consacré à un seul secteur. La stratégie est lisible : Legrand ne veut pas vendre des prises murales à des particuliers pour l'éternité. Il veut être le fournisseur invisible mais indispensable de chaque infrastructure numérique, de chaque ferme de GPU, de chaque nœud de calcul où s'entraînent les modèles d'IA.
Selon Legrand, le marché mondial des datacenters pourrait dépasser 720 milliards de dollars à l'horizon 2035, contre 295 milliards attendus en 2026. Un terrain de jeu que Legrand entend occuper bien au-delà de ses frontières historiques.
En 2025, première année de son plan stratégique 2030, le groupe a affiché une croissance de +13 % hors effets de change, avec une marge opérationnelle ajustée de 20,7 %. Pour 2026, il vise +10 % à +15 % supplémentaires. L'objectif officieux : franchir les 15 milliards d'euros de chiffre d'affaires d'ici 2030.
L'acquisition chinoise, angle mort du communiqué
Ce que le communiqué de presse ne dit pas mérite d'être posé. Racheter un fabricant basé à Guangzhou en 2026, dans un contexte de tensions commerciales sino-américaines persistantes et d'une Europe qui commence sérieusement à parler de contrôle des investissements entrants et sortants, n'est pas un acte anodin. Les entreprises européennes opérant en Chine sont de plus en plus exposées aux effets de bord des politiques américaines : restrictions à l'export, pression sur les chaînes d'approvisionnement, risques de réputation sur certains marchés.
Legrand est-il exposé ? La question est légitime. Le groupe n'y répond pas. Et aucun analyste cité dans les premières dépêches ne semble l'avoir posée non plus.
Un fleuron de Nouvelle-Aquitaine qui joue dans la cour des grands
Legrand, c'est Limoges. C'est donc de Nouvelle-Aquitaine que part cette stratégie d'accumulation silencieuse qui vise à équiper les entrailles numériques de la planète. Pendant que les hyperscalers (Google, Microsoft, Amazon, Meta) s'arrachent des terrains et des mégawatts pour construire leurs temples de calcul, Legrand leur vend, discrètement, les racks, les câbles, les onduleurs et les systèmes de distribution sans lesquels ces cathédrales numériques ne fonctionneraient pas.
La stratégie ressemble à celle des marchands de pelles pendant la ruée vers l'or : peu importe qui trouve le filon, tout le monde a besoin de l'équipement.
Brian Taylor, CEO de TES, résume l'ambition sans fausse modestie : « La portée mondiale de Legrand et sa position de leader dans le secteur électrique constituent la plateforme idéale pour étendre notre présence internationale. »
Reste à savoir si concentrer un quart de son activité sur un seul secteur, aussi porteur soit-il, est un pari raisonnable ou une surexposition masquée derrière des chiffres de croissance flatteurs. La réponse dépendra, entre autres, de la trajectoire réelle de l'investissement IA mondial. Et de ce que Pékin décidera, un matin, de faire avec les usines de Guangzhou.
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Par La Rédaction
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