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Bordeaux

BXIA, le Data center géant à Bordeaux : l’écologie municipale face à un mur énergétique

Un data center géant de 250 MW, 20 hectares de foncier, une promesse de chaleur « fatale » et une mairie écologiste qui assume le compromis. À Bordeaux, le numérique met l’écologie municipale à l’épreuve du réel.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 23 janv.
5 min de lecture
BXIA, le Data center géant à Bordeaux : l’écologie municipale face à un mur énergétique
Data center géant à Bordeaux Photo by Scott Rodgerson / Unsplash

À Bordeaux, l’écologie municipale est confrontée à un test grandeur nature. Un projet de data center géant, le BXIA, porté par NFU Digital, promet investissements, souveraineté numérique et valorisation de la chaleur dite « fatale ». En face, une réalité plus rugueuse : 250 MW de puissance électrique, 20 hectares de foncier, et un arbitrage politique qui met à l’épreuve le discours climat. À l’approche des municipales de 2026, la question est désormais posée ouvertement : Pierre Hurmic prend-il un risque politique majeur ?

Un projet hors norme, désormais assumé

Les chiffres sont publics. Le projet prévoit l’implantation, au nord de Bordeaux, près du Parc des Expositions et du stade Matmut Atlantique, de cinq data centers de 50 mégawatts (MW) chacun, soit 250 MW à terme, pour un investissement global estimé à près de 3 milliards d’euros. Selon les éléments communiqués, 80 % des capacités seraient destinées aux usages liés à l’intelligence artificielle.

Dans la communication officielle le discours est clair : souveraineté numérique, attractivité métropolitaine, relocalisation d’infrastructures critiques. Le foncier est présenté comme déjà artificialisé. Le projet, comme stratégique. Presque incontournable. Ce discours est aujourd’hui assumé par la majorité métropolitaine et par la mairie écologiste de Bordeaux. Quitte à créer un malaise dans son propre camp.

Dans une enquête publiée par Reporterre, Pierre Hurmic, maire écologiste de Bordeaux, assume ce choix sans détour :

« C’est le monde dans lequel on vit. »

Une phrase qui résume, à elle seule, le glissement du refus vers le compromis.

250 MW : un détail technique qui n’en est pas un

Pour mesurer l’ampleur du choix, il faut sortir des éléments de langage.
250 MW, c’est un ordre de grandeur comparable à la consommation électrique résidentielle d’une grande ville. Ce n’est pas un simple équipement numérique. C’est une infrastructure énergétique lourde, qui engage le territoire pour des décennies.

Dans la même enquête de Reporterre, Delphine Jamet, conseillère déléguée au numérique de Bordeaux Métropole et adjointe au maire de Bordeaux, chiffre elle-même l’impact du projet :

« Le projet représenterait à terme un quart de la consommation électrique des habitants de la métropole bordelaise, avec une hausse de 33 % de la consommation énergétique métropolitaine lorsqu’il sera entièrement mis en service. »

Dit autrement, le sujet n’est pas marginal. Il est structurel.

Les analyses de RTE et de l’ADEME vont dans le même sens : le problème n’est pas tant la production nationale d’électricité que la capacité locale des réseaux, dans un contexte où l’électrification des usages s’accélère. Mobilité, chauffage, industrie. Les arbitrages deviennent concrets, territorialisés, parfois conflictuels.

À Bordeaux, ce projet arrive au moment précis où la métropole affiche des objectifs ambitieux de sobriété et de transition énergétique. La cohabitation n’a rien d’évident.

La « chaleur fatale », argument-clé… et point de fragilité

Pour rendre le projet acceptable, un argument revient avec insistance : la récupération de la chaleur fatale des serveurs pour chauffer le stade Matmut Atlantique. L’idée est séduisante. Elle est aussi très partielle.

Dans les data centers, la chaleur récupérable sort généralement autour de 25 à 30 °C. Pour être utilisable, elle doit être rehaussée via des pompes à chaleur, elles-mêmes consommatrices d’électricité. Techniquement faisable. Mais loin d’un recyclage gratuit.

Surtout, un stade est un mauvais client thermique. Sa demande est intermittente, saisonnière, très variable. Rien à voir avec un réseau de chaleur urbain ou un quartier dense. Sans débouchés complémentaires, la chaleur produite en continu par un data center risque d’être, tout simplement, dissipée.

Ce décalage entre promesse et usages réels est largement documenté par The Shift Project, qui rappelle que la chaleur fatale peut être un levier. Pas un alibi.

Peu d’emplois, beaucoup de contraintes

Autre angle mort du débat : l’impact socio-économique local.
Une fois construit, un data center crée peu d’emplois directs. Quelques dizaines, parfois moins. En revanche, il mobilise durablement du foncier stratégique, une puissance électrique sécurisée et des infrastructures dimensionnantes.

C’est précisément ce que soulignent plusieurs oppositions municipales, à gauche comme à droite. Pas tant une hostilité de principe au numérique qu’une critique de la méthode, du manque de débat public et de la hiérarchisation des priorités énergétiques. À moins de deux mois des municipales, le projet devient un marqueur politique.

Le grand écart écologiste

Le plus frappant, dans ce dossier, n’est pas l’existence du projet. C’est son acceptation assumée par une majorité écologiste. Le discours n’est plus celui du refus, mais de la gestion. Du compromis. Du pragmatisme.

Ce réalisme a un coût politique. Il expose une tension de fond : peut-on défendre la sobriété tout en accueillant des infrastructures parmi les plus énergivores du numérique ? À Bordeaux, la réponse n’est ni idéologique ni caricaturale. Elle est assumée. Mais elle laisse en suspens une question centrale : où place-t-on la limite ?

Un dossier emblématique des angles morts du numérique

Bordeaux n’est pas un cas isolé mais un révélateur de notre époque. Partout en France, les data centers avancent sous les bannières de la souveraineté, de l’innovation et de l’attractivité économique. Rarement derrière un débat démocratique structuré sur leur place, leur taille et leur priorité face à d’autres usages de l’électricité.

Le Conseil métropolitain du 30 janvier constituera un jalon décisif. Les votes, les arguments, les silences aussi. Ce projet ne dit pas seulement quelque chose du numérique. Il dit beaucoup de la manière dont l’écologie de gouvernement affronte, ou contourne, ses propres contradictions.


Sources
ADEME, Numérique et environnement
RTE, scénarios de consommation électrique
The Shift Project, rapports 2025–2026
La Tribune Bordeaux
Le Journal des Entreprises Nouvelle-Aquitaine
Sud Ouest
Reporterre

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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