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Sport

Barbarians français : un rugby unique

Il n'a pas de stade, il a un récit. Pas de salariés, des membres à vie. Pas de calendrier, des moments. Le Barbarian Rugby Club possède gratuitement ce que tout le sport cherche : l'authenticité.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 2 juin
6 min de lecture
Barbarians français : un rugby unique
Photo by Quino Al / Unsplash

Il existe en France, dans le rugby, un club que rien ne ressemble vraiment. Il n'a pas de terrain. Il n'a pas de salariés. Il n'a pas d'obligation de gagner. Il joue rarement, deux fois par an dans ses meilleures années, parfois moins. Il appartient à ceux qui ont porté ses couleurs, et à personne d'autre. Il s'appelle le Barbarian Rugby Club. Il fête en 2026 ses quarante-six ans d'existence officielle. Il est, sans doute, la marque la plus singulière du sport français.

L'acte fondateur

Pour comprendre les Barbarians français, il faut remonter à un soir d'août 1979, au château de Sirey, en Dordogne. Quelques semaines plus tôt, à Sarlat-la-Canéda, l'équipe du Grand Chelem 1977 a disputé un match d'exhibition face à une sélection régionale. La soirée qui suit rassemble Jean-Pierre Rives, Jacques Fouroux, Jean-Claude Skrela, Jean-Pierre Romeu. Autour d'eux, des dirigeants : Albert Ferrasse, président de la Fédération française de rugby, Guy Basquet, son secrétaire général. La conversation porte sur un projet qui couve depuis deux ans, depuis cette tournée triomphale où les quinze mêmes joueurs ont battu successivement l'Écosse, l'Irlande, l'Angleterre et le pays de Galles. Pourquoi ne pas refonder, sur le modèle anglais, un club d'invitation, un club du panache, un club qui jouerait pour le plaisir de jouer ?

L'origine outre Manche

Le modèle, en effet, existe depuis longtemps. Les Barbarian F.C. ont été créés à Bradford en 1890 par un certain William Percy Carpmael, joueur de Blackheath qui souhaitait un club de tournée sans murs, sans terrain, sans club-house. Un club d'attaque depuis n'importe quelle position du terrain. Un club où le score importe moins que la manière. L'idée traverse la Manche un siècle plus tard.

Le 1er mai 1980, à Agen, le premier XV des Barbarians français entre sur le terrain pour affronter l'Écosse. Les hommes du Grand Chelem 1977 sont là, en bleu ciel, bleu marine et bleu de France, fidèles au modèle anglais y compris dans le détail rituel : chaque joueur garde les chaussettes de son club d'origine. L'Écosse est battue 26 à 22. La légende française est lancée.

Quarante-six ans plus tard, le maillot cerclé n'a pas changé. Le code de vie non plus. Le Barbarian Rugby Club continue d'être ce que son fondateur résume parfois lui-même par une formule qui ressemble à un koan : « un club sans président, sans patron, sans terrain. Mon rôle est inexistant. Je suis une erreur dans le système. Mais comme il n'y a pas de système, il n'y a pas d'erreur. » Jean-Pierre Rives n'a pas changé non plus. Quarante-six ans qu'il préside, sans présider, ce club qu'il a fondé. Sculpteur reconnu, double Grand Chelem comme joueur, capitaine du XV de France, il est devenu la mémoire vivante d'une idée.

Un club transgénérationnel

Autour de lui, le comité de sélection s'est enrichi, au fil des décennies, des plus grandes figures du rugby français. André Boniface et Jo Maso, les magiciens. Daniel Dubroca, l'ancien talon et capitaine de France. Serge Blanco, dont le seul nom évoque le panache absolu. Plus tard, Denis Charvet, ancien international, champion de France avec le Stade Toulousain, occupe la fonction de directeur sportif. Thomas Lombard prend la communication, Pierre Rabadan les relations avec les clubs. Le Barbarian Rugby Club est devenu, génération après génération, l'un des rares lieux où la mémoire collective du rugby français s'incarne et se transmet.

Combien d'internationaux français ont porté ce maillot depuis 1980 ? Personne ne tient le compte exact. Plusieurs centaines, selon les estimations.

La presse spécialisée a depuis longtemps qualifié les Barbarians d'« antichambre du XV de France ».

La formule n'est pas exagérée. En novembre 2016, à Bordeaux, face aux Wallabies XV, un demi de mêlée discret du Castres Olympique s'illustre par une relance dont l'audience garde le souvenir : Antoine Dupont. Quatre mois plus tard, le 11 mars 2017, il enfile pour la première fois le maillot du XV de France. En novembre 2017, à Chaban-Delmas encore, c'est un certain Romain Ntamack qui découvre face aux Māori All Blacks un niveau de jeu international avant de devenir, deux ans plus tard, l'un des plus jeunes joueurs jamais alignés en Coupe du monde par les Bleus. Mathieu Bastareaud, capitaine des Baa-Baas face aux Fidji en 2022 à Lille. Avant eux, Jean-Baptiste Lafond, l'un des plus emblématiques pourvoyeurs de phases finales du rugby français. Les noms défilent. Les générations s'enchaînent.

Coller à son époque

L'idée s'est étendue aux femmes en 2021. Les Barbarianes ont vu le jour la même année que l'étape finale du Supersevens à la Paris La Défense Arena. Depuis, l'équipe féminine joue, en sept comme en quinze, sur les mêmes principes que ses aînées. Le maillot, l'invitation, le panache. Et l'arrivée d'un rugby féminin français en pleine expansion change la perspective : la légende Barbarians s'écrit désormais au pluriel.

Au rugby à sept, l'équipe est devenue une référence française. Trois titres dans l'étape finale du Supersevens, en 2021, 2023, 2024. À une époque où la discipline cherche sa place dans le paysage olympique, les Barbarians français portent l'une des versions les plus brillantes du rugby de mouvement.

Une culture unique

Ce qui rend cette marque unique tient peut-être à un paradoxe. Aucun club professionnel ne dépense d'efforts pour cultiver une identité ; le Barbarian Rugby Club n'a jamais eu besoin d'en cultiver une parce qu'il l'est, identité, depuis le premier jour. Il n'a pas de stade, il a un récit. Il n'a pas de salariés, il a des membres à vie. Il n'a pas de calendrier régulier, il a des moments. Cette économie de l'essentiel le rend imperméable à l'usure du temps. Ce qui s'achète aujourd'hui partout dans le sport, l'authenticité, la signification, l'attachement, le Barbarian Rugby Club l'a, gratuitement, depuis quarante-six ans.

Passer le témoin

Reste à comprendre pourquoi ce club, qui repose sur si peu, dure si longtemps. La réponse tient sans doute en un mot : transmission. Chaque génération porte le maillot, le rend, et garde une part de lui jusqu'à la fin. Chaque ancien joueur reste, à vie, un Barbarian. Et chaque jeune international qui rejoint la sélection sait qu'il rejoint, par le même geste, ceux qui l'ont précédé. Rives, Fouroux, Blanco, Boniface, Maso, Lafond, Charvet, Dubroca, Lombard, Rabadan, Bastareaud, Ntamack, Dupont. Tous ne se sont jamais rencontrés. Tous se reconnaissent dans le même bleu ciel, bleu marine et bleu de France.

Un phare dans le brouillard

Le rugby français, en 2026, traverse une époque agitée. Enquêtes financières, débats institutionnels, tensions sur les modèles économiques des clubs. Au milieu de cette eau remuée, le Barbarian Rugby Club continue, imperturbable, à représenter ce que ce sport peut faire de mieux. Une marque qui ne se résume pas à un palmarès. Une équipe qui n'a pas besoin de gagner pour exister. Un club qui n'appartient à personne d'autre qu'à son esprit. Voilà, sans doute, pourquoi il dure. Et pourquoi, depuis 1980, il continue de fasciner.

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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