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French Tech

La French Tech Bordeaux : une gouvernance à géométrie variable ?

La transition de présidence à la French Tech Bordeaux soulève une question statutaire : Maxime Doreau, représentant d'un grand groupe, pouvait-il accéder au Bureau ? Un précédent similaire avait déjà été constaté.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 1 avr.
5 min de lecture
La French Tech Bordeaux : une gouvernance à géométrie variable ?
Maxime Doreau, nouveau Président de la French Tech Bordeaux, et Hakim Baka qui se retire

Maxime Doreau est le nouveau président de la French Tech Bordeaux. Il souhaitait renforcer son engagement bénévole depuis son élection en tant qu'administrateur en juin 2025.

La transition, annoncée aujourd'hui sur LinkedIn par les deux protagonistes, s'est déroulée dans les formes : formules consensuelles, remerciements croisés, mot d'ordre collectif. Hakim Baka, président depuis juillet 2025, passe la main à son vice-président à mi-mandat. Rien que de très ordinaire en apparence. Sauf que les statuts de l'association, qui ne semblent pas avoir été modifiés depuis 2021, posent une question que personne n'a soulevée.

Un nouveau Président issu du mauvais collège ?

Maxime Doreau a été élu administrateur en juin 2025 avec la mention "Feed Manager / Labelium Group" dans tous les documents officiels de l'association : appel à candidatures, communiqué de résultats, presse. Or les statuts de l'association, adoptés lors de l'Assemblée Générale Extraordinaire du 18 mai 2021, distinguent clairement deux collèges : les "entrepreneurs", dirigeants de startups ou d'entreprises innovantes, et le "grand groupe", défini comme représentant d'une entreprise de plus de 50 millions d'euros de chiffre d'affaires ou 250 salariés. Cosmo5, ex-Labelium, dont Maxime Doreau est CEO à Bordeaux, est la première agence française en investissement Google et Meta, avec une trentaine de bureaux dans 18 pays. Elle coche donc la case grand groupe.

A moins que les statuts aient été modifiés depuis, l'article 20 des statuts semble sans ambiguïté : "Les membres du Bureau sont désignés parmi les membres entrepreneurs du Comité French Tech." Le Bureau comprend le président, le secrétaire, le trésorier et les éventuels vice-présidents, sans exception.

Si Maxime Doreau a bien été élu au titre du collège grand groupe, l'irrégularité potentielle ne date pas d'aujourd'hui. Sa nomination comme vice-président dès le 3 juillet 2025 semblait déjà contrevenir aux statuts, avant même qu'il n'accède à la présidence en avril 2026.

Cette désignation devait se faire en présence des trois membres fondateurs institutionnels Bordeaux Métropole, la Région Nouvelle-Aquitaine et la CCI Bordeaux-Gironde, ainsi que de la présidente sortante Mathilde Le Roy. Personne ne semble avoir vérifié la conformité statutaire.

Interrogée sur ce point précis "Y a-t-il eu modification des statuts ?", la direction générale de la French Tech Bordeaux n'a pas répondu à cette heure.

Les "petits arrangements entre amis"

Ce qui frappe davantage, c'est que la question n'est pas nouvelle. La présidence précédente soulevait une irrégularité du même ordre, mais d'une nature encore plus documentée.

Mathilde Le Roy avait été élue administratrice lors du vote des adhérents du 16 au 30 juin 2023. Elle est présentée à l'époque, par elle-même et par la presse locale, comme "fondatrice de KAZoART, en train de céder son entreprise à la galerie britannique Rise Art". Le 30 août 2023, elle est nommée présidente "première femme à occuper cette fonction", titre la presse régionale.

Les documents officiels racontent une autre histoire. Le BODACC du 17 juin 2023, soit en plein milieu de la période de vote, enregistre la conversion de KAZoART en liquidation judiciaire, prononcée par le Tribunal de Commerce de Bordeaux le 8 juin. La veille, le 7 juin, un jugement arrêtait un plan de cession partielle des actifs.

Ainsi la société n'a pas été "cédée", elle a été liquidée. Certains actifs ont pu passer à un repreneur (Rise Art en l'occurrence), mais KAZoART en tant que société était juridiquement morte, avec un liquidateur désigné, avant même que les adhérents ne votent.

Au moment de l'élection, Mathilde Le Roy n'était plus dirigeante d'une société active. Or les statuts exigent d'être "dirigeant, fondateur ou co-fondateur de son entreprise au moment de l'élection." Présenter une liquidation comme une "cession à Rise Art" change le registre, et accessoirement la situation statutaire de la candidate. Ni l'association, ni la presse locale n'ont vérifié au BODACC.

"On ne tire pas sur l'ambulance" : tel était le mot d'ordre, nous confie un ex-insider. Ce board "mal né" a pourtant tenu la distance dans la tourmente, malgré, selon lui, "un conflit ouvert entre une direction générale omnipotente et une Métropole consensuelle."

French Tech Bordeaux : une mission à réinventer

Ces questions de gouvernance interne ne seraient peut-être que des détails de droit associatif si la French Tech Bordeaux n'était pas une structure sous label d'État, dont le renouvellement pour 2026-2028 est précisément en jeu dans les prochains mois. L'association représente 800 entreprises adhérentes, revendique 32 000 emplois sur le territoire, et bénéficie d'un soutien significatif de Bordeaux Métropole, de la Région Nouvelle-Aquitaine et de la CCI Bordeaux-Gironde comme membres fondateurs, les mêmes qui étaient présents le 3 juillet 2025 quand le bureau a été désigné.

Au-delà de ces approximations statutaires, on ne peut que saluer l'engagement bénévole des membres du board et d'un Maxime Doreau, déjà impliqué dans l'association Mayaj (ex-Bordeaux Entrepreneurs) avec Julien Parrou-Dubosq, membre fondateur de la French Tech Bordeaux. Plus libre que son prédécesseur, il saura peut-être insuffler un nouvel élan à une association qui prépare son après-French Tech de 2027 et se bat pour maintenir son rôle de support aux startups et entreprises régionales de la tech.

Un élan que Hakim Baka, le cofondateur de Geev, n'aura pas pu mettre en oeuvre, compte tenu des enjeux de sa propre société et dans le contexte plus difficile que vivent les entreprises de la tech depuis quelques années. Logique donc qu'il se recentre.

La baisse sensible des budgets publics et le recoupement de certaines missions avec le Cluster régional imposent désormais à la French Tech Bordeaux de changer de paradigme. Une phase complexe dans laquelle la French Tech Night, événement phare de l'écosystème et outil d'indépendance économique de l'association, est aussi perçue par certains financeurs publics comme manquant de frugalité dans le contexte économique actuel.

Nul doute que les changements intervenus dans la gouvernance de la Métropole et de la Ville devraient contribuer à trouver une autre voie plus en phase avec le contexte à venir.

Ni Maxime Doreau, ni la French Tech Bordeaux n'ont répondu à nos sollicitations à cette heure.

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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