Inondation, égouts qui débordent...Pourquoi la Nouvelle Aquitaine prend l'eau
De la Garonne en furie aux égouts saturés du Bassin d'Arcachon, la Nouvelle-Aquitaine paie le prix d'un urbanisme aveugle : enquête sur une région où l'eau reprend ses droits face à l'incurie des maires bâtisseurs.

Février 2026. La Nouvelle-Aquitaine ne subit pas une intempérie, elle subit son histoire récente. Alors que la Garonne frôle des records centenaires et que le Bassin d’Arcachon vomit ses eaux usées, le constat est sans appel : nos infrastructures sont à bout de souffle, sacrifiées sur l’autel d’un urbanisme qui a nié la géographie. Entre déni politique et faillite technique, enquête sur une région qui coule.
La Garonne en furie : Le retour de l'expulsée
Depuis cinq jours, le Lot-et-Garonne et la Gironde vivent au rythme des sirènes et des barques. À Marmande, le niveau a atteint les 9,15 mètres. À La Réole, la barre des 10 mètres a été franchie, transformant la cité médiévale en île fortifiée mais impuissante.
Pour beaucoup, c’est le « choc du siècle ». Pour Ilian Moundib, ingénieur en stratégie de résilience climatique, c’est surtout une évidence géographique que l’on a voulu effacer.
« L'eau revient toujours là où on lui a pris sa place », prévient-il. « On appelle ça une catastrophe "naturelle". Mais il n'y a rien de naturel dans des sols qui ne savent plus absorber, des fleuves qui ne savent plus divaguer, des plaines qui ne savent plus stocker. »
Le débordement de la Garonne n'est pas du à une anomalie météo, c'est une expulsion manquée. En canalisant le fleuve pour construire toujours plus près des berges, transformé les zones humides en champs, nous avons supprimé ses soupapes de sécurité. Aujourd'hui, la Garonne reprend ses droits, et le coût se compte en millions d'euros et en milliers de vies bouleversées.

Faillite des infrastructures : Les pansements sur une jambe de bois
Le spectacle est désolant le long des digues. À Boé comme ailleurs, on s'active avec des sacs de sable et des engins de chantier pour colmater des brèches dans des ouvrages datant, pour certains, d'un autre âge. La question qui fâche est sur toutes les lèvres : où est passé l'argent de l'entretien ?
Le diagnostic de Moundib est sans appel : « Est-ce que nous serons encore en train de réparer des digues et d'évacuer des familles en comptant les foyers privés d'électricité ? Le choix est là. Il se fait maintenant. »
Mais au lieu de restaurer les zones humides et de redonner de l'espace au fleuve, la réponse politique reste figée dans le béton. On s'obstine à vouloir "tenir" le fleuve derrière des remparts de terre friables alors que la résilience commanderait de lui rendre ses champs d'expansion. Cette faillite des infrastructures est le miroir d'une faillite de pensée : celle qui croit que l'ingénierie humaine peut dompter indéfiniment un bassin versant saturé.
Eau du robinet « interdite » : Le tiers-monde au bout du tuyau
L’une des conséquences les plus humiliantes de cette crise se joue dans la cuisine des Aquitains. À Langon et Saint-Macaire, plus de 1 000 foyers sont privés d’eau potable. L’ARS a tranché : l’eau est « impropre à la consommation ». Les crues ont submergé les stations de pompage et infiltré les réseaux, rendant le geste le plus banal de la vie quotidienne, boire un verre d’eau, potentiellement dangereux.
Cette pollution n'est pas qu'un accident de parcours. Elle révèle la fragilité extrême d'un réseau d'eau potable souvent négligé au profit de projets plus "visibles" électoralement. Comment peut-on encore parler d'attractivité territoriale quand la sécurité sanitaire de base s'effondre à la première crue sérieuse ? À Langon, on distribue des packs de bouteilles en plastique, triste symbole d'une région qui n'a pas su protéger sa ressource.
Bassin d’Arcachon : Le grand dégoût
Si la Garonne déborde de boue, le Bassin d’Arcachon, lui, déborde de pire. À Lanton et aux abords de Cazaux, les déversoirs d’orage vomissent des eaux usées chargées de lingettes, de papiers et de matières fécales directement dans les eaux du Bassin. Un spectacle écœurant qui se répète à chaque pluie intense, saturant un réseau d’assainissement qui n'a jamais été dimensionné pour l'explosion démographique de la zone.
Ici, le scandale est financier. Le SIBA (Syndicat Intercommunal du Bassin d'Arcachon) affiche des budgets confortables, mais l'investissement réel dans la modernisation des réseaux stagne. Selon les données disponibles, seule une fraction minime des budgets votés est réellement injectée dans le sol. On préfère la communication sur la "préservation du Bassin" à la réalité des tuyaux qui éclatent.
"Les Maires du Bassin aux commandes du SIBA, font dans l'autosatisfaction permanente, n'anticipent rien, préférent construire des salles de spectacles que des stations d'épuration des eaux. Le système est à bout, mais tous les ans on nous parle de pluies exceptionnelles ! C'est révoltant." nous confie un ostréiculteur de La Teste.
Pendant ce temps, le couperet tombe pour les ostréiculteurs. Le Comité Régional de la Conchyliculture multiplie les alertes. Les huîtres, joyaux de l'économie locale, baignent dans un cocktail de bactéries et de résidus sanitaires. La menace sur la santé publique est réelle, et l'image du Bassin, ce "paradis préservé", en prend un coup fatal.

L’incurie des « Maires Bâtisseurs »
Le problème de fond a un nom : l'artificialisation. Le SCOT (Schéma de Cohérence Territoriale) à l'échelle du Bassin d'Arcachon prévoit encore de bétonner 1 200 hectares supplémentaires pour accueillir 70 000 nouveaux habitants. C'est une folie douce.
Selon le CEREMA, la Nouvelle-Aquitaine fait partie des régions qui ont le plus artificialisé de sols en valeur absolue entre 2011 et 2021, avec près de 30 000 hectares consommés.
Comment peut-on valider une telle extension urbaine alors que les réseaux actuels sont incapables de digérer les précipitations ? Les maires bâtisseurs actuels veulent attirer des familles, mais il les installent sur un sol qui ne boit plus et dans des maisons dont les toilettes refoulent à la première tempête (exemples à Lanton ou Audenge). Alors que le tour du Bassin est historiquement une vaste zone humide sur laquelle on a planté des pins pour les résorber. Aujourd'hui en artificialisant les sols et coupant les pins, on accélère les phénomènes.
Selon l’INSEE, certaines communes du Nord Bassin ont vu leur population progresser de plus de 15 % en dix ans, sans que les réseaux d’assainissement ne suivent au même rythme.
Comme le dit Moundib : « Ce que le débordement de la Garonne nous révèle, c'est une catastrophe profondément humaine. » L'humain a voulu gagner sur l'eau, il est en train de perdre pied.
Changer de paradigme politique ou couler
La Nouvelle-Aquitaine est à l'heure des choix. On peut continuer à dépenser des millions en "réparations" d'urgence, en digues précaires et en bouteilles de plastique. Ou on peut enfin écouter les signaux d'alerte.
La résilience n'est pas un mot à la mode pour les conférences de presse, c'est une nécessité de survie. Cela signifie :
- Arrêter immédiatement tout nouveau permis de construire en zone inondable ou sur des sols à forte capacité d'absorption.
- Rendre au fleuve ses zones humides et ses bras morts pour qu'il puisse s'étendre sans détruire.
- Investir massivement et réellement dans l'assainissement, plutôt que de laisser les budgets dormir dans les caisses des syndicats intercommunaux comme au SIBA.
Si les élus de 2026 ne prennent pas ce virage radical, ce ne sont plus seulement des quartiers qui seront inondées, mais c'est toute la crédibilité de l'action publique régionale qui sera emportée par le courant. En Nouvelle-Aquitaine, l'eau ne demande plus la permission. Elle est chez elle.
Hors nous constatons depuis le début des campagnes pour les élections municipales à venir que peu de candidats abordent le sujet.
Sources & Données
- Expertise résilience : Ilian Moundib, témoignage direct et extraits de l’ouvrage “S’adapter Fake or Not ?” (2025).
- Données hydrologiques : Rapports Vigicrues Février 2026 (Marmande : 9,15m, La Réole : >10m).
- Santé publique : Communiqués ARS Nouvelle-Aquitaine (restrictions d'eau potable à Langon et Saint-Macaire).
- Données SIBA : Rapports d'activité et budgets d'investissement 2024-2025 (taux d'exécution des travaux d'assainissement).
- Urbanisme : Objectifs du SCOT Bassin d'Arcachon-Val de l'Eyre (prévisions 2030-2040).
Mots-clés :
Par Jacques FROISSANT
Directeur de la publication
Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media
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