L'essentiel
- 19 M€ de subventions publiques depuis la construction.
- 11,4 M€ de créances déclarées, montant encore provisoire.
- 2,2 M€ recherchés pour relancer les travaux et assurer la maintenance.
- 14 avril 2027 : prochaine échéance judiciaire décisive.
- Trois voies : reprendre la navigation, créer un navire-musée ou ouvrir le capital à des investisseurs citoyens.
Six mois de sursis pour sauver l’Hermione, toujours aucun repreneur et un chiffre brandi comme une garantie : 26 millions d’euros d’actif. Mais que vaut réellement la frégate ? Derrière les appels aux dons et les promesses de relance, les comptes révèlent une situation préoccupante : près de 19 millions d’euros de subventions publiques engagées et 11,4 millions de créances déclarées. Au-delà des dettes et du coût des réparations, c’est tout le modèle économique du navire qui interroge. AQUI a plongé dans les comptes et les documents judiciaires de l'association Hermione-Lafayette pour comprendre les risques, mesurer les illusions d’un retour à la rentabilité et poser une question devenue incontournable : ne faut-il pas réinventer le projet pour sauver l’Hermione ?
L’Hermione a déjà réussi un exploit que beaucoup pensaient impossible : faire renaître une frégate du XVIIIe siècle et lui faire traverser l’Atlantique. Aujourd’hui, le défi est moins spectaculaire, mais autrement redoutable. Il faut sauver ses finances.
Depuis 2021, la réplique du navire de La Fayette est immobilisée à Anglet, près de Bayonne, pour d’importants travaux sur sa coque, fragilisée par des dégradations liées notamment à des champignons. Le chantier s’est rapidement transformé en gouffre financier. Et l’association Hermione-La Fayette, placée en redressement judiciaire en septembre 2025, peine à trouver une issue.
Pour comprendre ce qui se joue, AQUI a examiné le rapport de la chambre régionale des comptes (CRC), les comptes certifiés de l’association et les documents de la procédure judiciaire. Les chiffres révèlent une situation bien plus complexe que la simple recherche de quelques millions d’euros pour achever les travaux.
Hermione en crise : les trois chiffres qui résument l’urgence financière
11,4 millions de créances déclarées : le montant réel des dettes reste à établir
Le 1er octobre 2026, le tribunal judiciaire de La Rochelle a prolongé de six mois la période d’observation de l’association. Prochaine échéance décisive : le 14 avril 2027. D’ici là, l’association devra convaincre les juges de la viabilité de son plan de redressement. Après dix-huit mois de procédure, elle aura atteint la durée maximale légale de la période d’observation. Sans solution financière crédible, la liquidation judiciaire s'imposera.
Trois projets de reprise avaient été présentés. Les frères Tugdual et Kenan Jaouen proposaient de relancer la navigation grâce au financement participatif. Christophe Degnero voulait faire de la frégate un ambassadeur de la protection des océans. Quant au Centre international de la mer de Rochefort, il envisageait un retour du navire dans son port d’attache, avec une vocation principalement muséale. Ce dernier s’est retiré et les deux autres offres ont été écartées. L’association reste donc seule à la barre.
Les difficultés financières ne datent pas d’hier. Dès mars 2023, l’association bénéficiait d’un mandat ad hoc pour négocier avec ses créanciers. Au 30 août 2025, elle ne disposait plus que de 133 000 euros d’actif disponible face à 762 000 euros de dettes immédiatement exigibles.
Depuis, le passif a pris une dimension préoccupante. Les comptes 2024 affichent 6,9 millions d’euros de dettes, contre 2,7 millions en 2021. Mais l’état établi par le mandataire judiciaire en janvier 2026 recense 127 créanciers pour 11,4 millions d’euros de créances déclarées, contre 4,6 millions sur la liste initiale de l’association.
Ces 11,4 millions ne constituent pas encore un montant définitif. Certaines créances sont contestées, d’autres peuvent se recouper, notamment entre les banques et les collectivités qui garantissent leurs emprunts. Parmi les principaux créanciers figurent la Caisse d’Épargne, qui réclame 2,1 millions d’euros, le port de Bayonne (430 000 euros), l’Urssaf (463 000 euros) et l’administration fiscale (176 000 euros de TVA).
Selon Mer et Marine, l’association Hermione-Lafayette cherche désormais 2,2 millions d’euros d’ici avril 2027, dont 1,5 million pour relancer les travaux et 700 000 euros pour assurer la maintenance du navire.
Mais cette somme ne représente qu’une première étape. Réunir de quoi reprendre le chantier ne signifie pas disposer des moyens de rembourser les dettes, d’achever la restauration et de financer durablement l’exploitation de l’Hermione.
19 millions d’euros de subventions publiques déjà mobilisés
Depuis sa construction, l’Hermione a bénéficié de 18 994 115 euros de subventions publiques, selon les comptes 2024 de l’association.
La chambre régionale des comptes détaille 14,9 millions d’euros versés jusqu’en 2017, puis près de 4 millions supplémentaires entre 2018 et 2023. L’État, la Région Nouvelle-Aquitaine, le Département de la Charente-Maritime et les collectivités rochefortaises ont largement contribué à la construction puis à la sauvegarde du navire. Cet argent n’a évidemment pas été dépensé pour rien. Il a permis de faire renaître une frégate historique exceptionnelle, de contribuer au rayonnement de Rochefort et d’organiser plusieurs campagnes de navigation, dont la traversée de l’Atlantique en 2015.
Mais l’exposition des collectivités ne s’arrête pas aux subventions. Rochefort, son agglomération, le Département et la Région ont également apporté des garanties sur des emprunts bancaires. La frégate fait par ailleurs l’objet de trois hypothèques maritimes : 1,25 million d’euros pour la Caisse d’Épargne, 450 000 euros pour BTP Banque et 700 000 euros pour la Région.
Rochefort a déclaré 507 000 euros de créances au titre de ses cautions, son agglomération 135 000 euros et la Région près de 2 millions. Ces montants ne doivent pas être additionnés mécaniquement aux créances bancaires, car ils peuvent correspondre aux mêmes engagements.
La Région a également renoncé à récupérer 960 000 euros d’une avance remboursable de 1,3 million, par délibération du 19 mai 2025.
Ces 19 millions de subventions ne sont pas une perte comptable : ils ont financé un patrimoine réel et une aventure maritime remarquable. Mais ils posent une question désormais incontournable : comment préserver cet investissement public sans engager les collectivités dans une succession de sauvetages financiers ?
26 millions d’euros : l’Hermione les vaut-elle vraiment ?
C’est l’un des chiffres les plus trompeurs du dossier. Dans la presse, un avocat a affirmé que les 26 millions d’euros d’actif couvraient largement le passif. Mais valeur comptable ne signifie pas valeur de revente. Les comptes 2024, certifiés le 20 janvier 2026, précisent d’ailleurs qu’« aucune valeur de marché n’existe pour un bien tel que l’Hermione ».
Le navire figure pour 23,2 millions d’euros en valeur brute, ramenés à 10,8 millions après amortissements et dépréciation de 3,6 millions. S’y ajoutent 5,7 millions de travaux en cours. La valeur d’utilité retenue par les dirigeants de l'association est de 10 millions d’euros.
Ces montants ne correspondent pas à une somme immédiatement récupérable. Une Hermione restaurée, capable de naviguer, d’accueillir du public et de générer des recettes possède une valeur d’exploitation potentielle. Une frégate immobilisée, nécessitant encore plusieurs millions d’euros de travaux, n’a pas la même valeur.
L’association évoque une valeur d’exploitation de 15 millions d’euros si le navire navigue. En cas de liquidation, la valorisation pourrait être limitée à la vente de certains équipements et au démantèlement. Les offres examinées en mars 2026 illustrent cette difficulté : 10 000 euros pour le Centre international de la mer, 15 000 euros pour Tugdual Jaouen et un euro pour Christophe Degnero.
Ces montants ne constituent pas une expertise définitive de la valeur du navire. Ils reflètent aussi les contraintes financières et opérationnelles d’une reprise. Mais ils montrent à quel point les 26 millions d’euros d’actif affichés ne sont pas une cagnotte immédiatement mobilisable pour rembourser les créanciers. Un commissaire-priseur a été chargé d’évaluer la frégate. Son expertise n’a pas été rendue publique.
Coque de l’Hermione : les alertes techniques de 2007 refont surface
Les difficultés de l’Hermione ravivent une ancienne controverse sur les conditions de construction du navire. L’un des critiques les plus sévères est Guy Ribadeau-Dumas, architecte naval reconnu et maître d’œuvre du chantier entre 2003 et 2007. Il a notamment conçu les voiliers Crédit Agricole avec lesquels Philippe Jeantot remporta les deux premières éditions du BOC Challenge, plusieurs modèles Jeanneau et Privilège, ainsi que des voiliers classiques en bois. Un pedigree qui donne du poids à ses critiques.
Dans un rapport technique de 45 pages datant de 2007, révélé par Sud Ouest puis repris par l’AFP, il signalait plusieurs désordres : bois insuffisamment séchés, bordés mal serrés, défauts d’étanchéité et risques de développement de champignons. Il mettait notamment en cause l’entreprise Asselin, spécialiste de la charpente historique, dont il contestait les compétences en construction navale.
« On savait depuis 2007 qu’il y avait des champignons sur la coque », affirmait Guy Ribadeau-Dumas en novembre 2022.
Dans Le Parisien, quelques mois plus tôt, il estimait même le navire irréparable, quel que soit le montant engagé.
Ces accusations sont contestées. Jean-François Fountaine, ancien responsable du comité technique, réfute la présence connue de champignons dès 2007. François Asselin rappelle que les bois avaient été réceptionnés sous la responsabilité de Ribadeau-Dumas. L’association invoque plutôt les contraintes de conception historique, les infiltrations d’eau et la ventilation insuffisante, tout en contestant l’existence de malfaçons ou d’alertes ignorées.
Sans permettre d’établir les responsabilités, cette controverse soulève une question essentielle : les risques de dégradation de la coque avaient-ils été suffisamment anticipés, et leurs conséquences financières correctement évaluées ?

Modèle économique de l’Hermione : le pari fragile des 200 000 visiteurs
Élaboré avec l’appui du Boston Consulting Group (BCG) en juillet 2025, le plan de relance prévoit un résultat récurrent moyen positif de 47 000 euros par an entre 2028 et 2032, hors remboursement des emprunts.
Sur le papier, le modèle retrouve donc l’équilibre. Mais à quel prix ? Il repose notamment sur la gratuité de certains locaux, la prise en charge des frais de port par les collectivités et un retour à 200 000 visiteurs par an. Or, en 2023, l’Hermione n’en a accueilli que 23 738. Certes, le navire était immobilisé, mais atteindre cet objectif supposerait de multiplier cette fréquentation par plus de huit.
Même si ces prévisions se réalisaient, 47 000 euros d’excédent annuel constitueraient une marge bien fragile, sans même compter le remboursement des emprunts. Car l’Hermione n’est pas un équipement touristique ordinaire : entretien permanent, assurances, contrôles techniques, compétences maritimes et équipage qualifié représentent des charges considérables. Une nouvelle réparation majeure pourrait absorber plusieurs années d’excédents.
L’expérience invite d’ailleurs à la prudence : l’association avait dégagé un résultat d’exploitation positif entre 2017 et 2019, sans que cela empêche les difficultés financières ultérieures.
L’illusion serait de croire qu’une restauration achevée suffira à résoudre durablement l’équation économique.
Mécénat : beaucoup d’espoirs, encore peu de garanties
L’association compte désormais largement sur les financements privés. Entre 2021 et 2024, les soutiens privés ont rapporté 1,67 million d’euros, soit environ 400 000 euros par an. Une contribution réelle, mais très éloignée des besoins du projet, évalués à 9 millions d’euros d’ici 2029.
Le nouveau dispositif de fiducie doit permettre de sécuriser les dons futurs en les affectant au projet de sauvegarde. Trois entreprises régionales se seraient déjà engagées pour environ 60 000 euros. Le mécanisme peut rassurer les mécènes sur l’utilisation de leurs contributions. Il ne garantit cependant ni l’arrivée des fonds nécessaires ni la viabilité économique future du navire.
Notre-Dame a trouvé ses milliardaires mécènes. L’Hermione cherche encore les siens.
Association Hermione-La Fayette : une gestion contestée, une transparence encore attendue
En février 2026, Émilie Beau, directrice générale de l’association, défendait son bilan : « Nos difficultés ne sont ni liées à une mauvaise gestion, ni à des investissements hasardeux. »
Une affirmation qui mérite d’être confrontée à l’évolution de l’endettement, passé de 2,7 à 6,9 millions d’euros entre 2021 et 2024, et aux hypothèses du nouveau plan de relance.
Les désaccords dépassent d’ailleurs les seuls chiffres. Sur LinkedIn, Jean-Michel Puydebat critique publiquement la gestion de l’association. Dans les commentaires, Michael Couzigou défend une autre voie : faire de l’Hermione un navire-musée capable d’attirer durablement des visiteurs, en s’inspirant de grandes réalisations patrimoniales européennes.
La question de la transparence se pose également. La chambre régionale des comptes avait déjà relevé la publication tardive des comptes 2018 à 2022. Les comptes 2024, approuvés le 26 janvier 2026, ne figurent pas dans les derniers dépôts accessibles au Journal officiel examinés pour cette enquête.
Ils font pourtant apparaître un déficit de 1,16 million d’euros, une situation nette négative de 2,07 millions et seulement 73 300 euros en banque au 31 décembre 2024.
Pour un projet qui sollicite à nouveau la générosité publique, la transparence sur les comptes, les dettes et les hypothèses de relance est indispensable.
Sauver l’Hermione, oui. Mais pour en faire quoi ?
À l’approche de l’échéance judiciaire du 14 avril 2027, une question dépasse désormais toutes les autres : quel avenir veut-on réellement donner à l’Hermione ?
La France dispose avec cette frégate d’un patrimoine maritime exceptionnel, fruit de décennies d’engagement associatif, de bénévolat et d’investissements publics. Sa reconstruction et sa traversée de l’Atlantique resteront une réussite historique et culturelle incontestable. Mais cette réussite ne garantit pas la viabilité de son modèle économique.
Faut-il absolument préserver une frégate navigante, avec les charges et les risques que cela implique ? Ou envisager un navire-musée, adossé à une structure publique ou à un partenariat durable ?
Une troisième voie mérite d’être explorée : un modèle hybride inspiré des clubs sportifs professionnels. L’association conserverait sa mission historique et culturelle, tandis qu’une société, ouverte à des investisseurs privés et à l’actionnariat populaire, pourrait devenir propriétaire du navire et assurer son exploitation. Plutôt que de multiplier les appels aux dons, pourquoi ne pas proposer aux passionnés de devenir actionnaires d’un projet patrimonial exceptionnel ? Une formule potentiellement plus mobilisatrice, même si elle comporte un risque de perte pour les investisseurs et suppose de résoudre la question des dettes et des hypothèques qui pèsent sur le navire.
La chambre régionale des comptes avait déjà évoqué la possibilité d’un transfert du patrimoine vers une structure publique en cas de transformation en bateau-musée. Un changement profond de projet, mais pas nécessairement un échec patrimonial. Après près de 19 millions d’euros de subventions publiques, les contribuables sont en droit de connaître le coût et les conditions de préservation de ce patrimoine sur le long terme.
Sauver l’Hermione ne consiste pas seulement à trouver les millions nécessaires pour réparer sa coque. C’est inventer un modèle capable de financer son avenir sans devoir organiser un nouveau sauvetage à chaque tempête financière.
Sources
- Chambre régionale des comptes Nouvelle-Aquitaine, Rapport d’observations définitives sur l’association Hermione-La Fayette, exercices 2018 à 2023, 21 mars 2025 : https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2025-06/NAR2025-031_0.pdf
- Association Hermione-La Fayette, comptes annuels 2024 certifiés le 20 janvier 2026, documents consultés pour l’enquête.
- Tribunal judiciaire de La Rochelle, jugement d’ouverture du redressement judiciaire du 18 septembre 2025, RG 25/01673, et documents de procédure consultés.
- BODACC, avis d’ouverture et dépôt de l’état des créances du 2 octobre 2026 : https://www.bodacc.fr/
- Sud Ouest, « L’Hermione : un champignon qui démange et délie les langues », 2022 : https://www.sudouest.fr/pyrenees-atlantiques/anglet/l-hermione-un-champignon-qui-demange-et-delie-les-langues-10591885.php
- Marine Marchande Informations, n° 241 bis, février 2023, page 44 : https://s028c3575f76ee77c.jimcontent.com/download/version/1679473153/module/18245915196/name/2023%20%2002%20%20MMI%20241bis%20%20CR%20congr%C3%A8s%20La%20Rochelle.pdf
- Le Figaro / AFP, 17 novembre 2022, déclarations de Guy Ribadeau-Dumas.
- Le Parisien, 11 juillet 2022, déclarations de Guy Ribadeau-Dumas.
- Le Progrès, février 2026, déclarations d’Émilie Beau.
- Placéco, « Six mois pour sauver l’Hermione », 16 octobre 2026 : https://www.placeco.fr/pays-basque/ecosysteme/article/six-mois-pour-sauver-lhermione-la-course-aux-fonds-est-lancee-pour-eviter-la-liquidation-11055
- Bateaux.com, « L’Hermione : six mois pour éviter la liquidation judiciaire », 13 octobre 2026 : https://www.bateaux.com/article/52777/l-hermione-six-mois-pour-eviter-la-liquidation-judiciaire
- Mer et Marine, 20 octobre 2026, financement recherché pour la poursuite du chantier.



