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Économie

Guerre en Iran : loin des combats mais pas à l’abri, la Nouvelle-Aquitaine face aux premiers effets économiques

Guerre en Iran : carburants, agriculture, aéronautique, la Nouvelle-Aquitaine encaisse déjà les premiers effets économiques du conflit.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 2 mars
6 min de lecture
Guerre en Iran : loin des combats mais pas à l’abri, la Nouvelle-Aquitaine face aux premiers effets économiques
Guerre en Iran Photo by UX Gun / Unsplash

Depuis le 28 février 2026, un conflit armé d'envergure a éclaté autour de l'Iran. À des milliers de kilomètres de Bordeaux, de Périgueux ou de Bayonne, cette guerre dessine pourtant déjà des conséquences bien réelles pour les habitants et les entreprises de Nouvelle-Aquitaine.

Le choc à la pompe : premier signal d'alarme

C'est l'indicateur le plus visible, celui que chaque automobiliste néo-aquitain ressent dès le passage en station-service. Le détroit d'Ormuz, voie de navigation stratégique par laquelle transitent quotidiennement environ 20 millions de barils de pétrole brut, soit près de 20 % de la consommation mondiale, est perturbé depuis les premiers jours du conflit. Dans une grande région où les distances sont longues et les transports en commun limités, la Dordogne, la Creuse ou les Landes en savent quelque chose, la dépendance à la voiture individuelle rend cette hausse particulièrement douloureuse.

« Ce que je vois, c'est des gens qui hésitent devant la pompe, qui font le calcul dans leur tête », nous confie le gérant d'une station sur la rocade bordelaise. « Mes clients ne sont pas en colère contre moi, ils sont inquiets. Beaucoup me demandent si ça va beaucoup monter. Honnêtement, je n'ai pas de réponse à leur donner. »

La réaction des marchés est immédiate. Le baril de Brent, qui cotait 70,84 dollars vendredi 27 février, et qui était tombé à un plus bas de 58,40 dollars sur les douze derniers mois, s'échangeait ce matin à 79 dollars (source : Boursorama), avec une tendance haussière franche qui devrait rapidement faire franchir la barre symbolique des 80 dollars. Selon la société de conseil Rystad Energy, une perturbation durable du détroit d'Ormuz pourrait pousser le baril 20 dollars plus haut encore soit à près de 100 dollars.

L'ampleur réelle du choc pétrolier dépendra de deux facteurs clés.

Le premier, et le plus redouté : une frappe iranienne sur les champs pétroliers d'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis ou du Koweït, qui provoquerait une disruption massive de l'offre mondiale. Le second concerne la circulation effective du brut : le détroit d'Ormuz n'a historiquement jamais été totalement fermé, pas même durant la guerre Iran-Irak. Pour l'heure, le trafic a ralenti, largement sous l'effet de la prudence volontaire des compagnies maritimes, mais le détroit n'est pas officiellement bloqué.

Certains analystes estiment d'ailleurs que le marché dispose d'amortisseurs que les précédents chocs pétroliers ne lui offraient pas : l'offre mondiale dépassait la demande depuis plusieurs mois avant la crise, permettant une reconstitution progressive des stocks. L'OPEP+ a par ailleurs annoncé une augmentation de production pour avril, avec des ajustements supplémentaires possibles. Un « choc pétrolier » au sens classique du terme n'est donc pas inévitable mais la situation reste, comme disent les analystes eux-mêmes, à suivre de très près.

Les agriculteurs : le spectre de 2022 de retour

Avec plus de 68000 exploitations agricoles, la Nouvelle-Aquitaine est la première région agricole de France. Son territoire regroupe une diversité remarquable de productions : le vignoble bordelais et ses appellations mondialement connues, les grandes cultures céréalières de Charente et des Landes, l'élevage bovin en Limousin, la sylviculture des Landes de Gascogne. Autant de filières dont la compétitivité repose, en partie, sur le coût de l'énergie.

Or les agriculteurs néo-aquitains dépendent massivement du gazole non routier pour faire tourner leurs machines, ainsi que des engrais azotés, dont les prix sont directement indexés sur les coûts énergétiques. Ils avaient augmenté de +140 % en 2022 (Eurostat). Une flambée du baril se traduit mécaniquement par une hausse des intrants, au moment même où les marges de nombreuses exploitations restent fragilisées.

Le souvenir de 2022 est encore vif. Le déclenchement de la guerre en Ukraine avait provoqué une envolée brutale des prix du carburant agricole et des fertilisants, plaçant de nombreux exploitants en grande difficulté. Certains avaient dû réduire leurs surfaces ensemencées, d'autres rogner sur les traitements. La crainte d'un nouveau cycle identique est aujourd'hui palpable dans les campagnes de la région.

Guerre en Iran : pourquoi l’aéronautique et la défense placent la Nouvelle-Aquitaine en première ligne

C'est sans doute l'angle le moins évident, mais peut-être le plus structurel. La Nouvelle-Aquitaine abrite l'une des concentrations industrielles aéronautiques et de défense les plus importantes d'Europe. Dassault Aviation à Mérignac, Safran, Thales et un tissu dense de sous-traitants à Bordeaux et Pau font de la région un acteur majeur de la filière nationale. On y conçoit et fabrique des avions de combat, le Rafale en tête, des systèmes d'armes, des équipements électroniques militaires. Dans un contexte de conflit armé au Moyen-Orient impliquant les États-Unis et Israël, la région est en première ligne des débats qui ne manqueront pas de s'ouvrir sur les exportations d'armement, les contrats en cours et les repositionnements industriels.

Trafic aérien à l'arrêt autour de l'Iran et du Golfe Persique
Trafic aérien à l'arrêt autour de l'Iran et du Golfe Persique

À plus court terme, un autre facteur pèse directement sur la filière : la désorganisation du trafic aérien civil mondial. Les grands hubs de la péninsule arabique, Doha (Qatar Airways), Dubaï (Emirates), et Abu Dhabi (Etihad), sont aujourd'hui paralysés ou fortement perturbés. Ces plateformes ne sont pas de simples aéroports régionaux : elles constituent les principaux points de connexion entre l'Europe, l'Asie et une large partie de l'Afrique. Une interruption prolongée de leur activité fragilise les compagnies aériennes clientes, comprime leurs investissements et fait peser une incertitude directe sur les carnets de commandes des industriels néo-aquitains.

La hausse du kérosène vient amplifier ce tableau : pour les compagnies aériennes, chaque dollar supplémentaire sur le baril représente des centaines de millions de coûts additionnels annuels, autant de budgets qui n'iront pas vers de nouvelles commandes d'appareils.

Inflation, énergie, défense : jusqu’où l’onde de choc peut aller

Le conflit en est à ses prémices. Son intensité, sa durée et son éventuelle extension géographique détermineront l'ampleur réelle des conséquences pour la région. Si le détroit d'Ormuz reste perturbé plusieurs semaines, c'est un véritable choc d'offre pétrolier qui menace l'économie européenne et néo-aquitaine dans son ensemble. Si le conflit se stabilise rapidement, les effets pourraient rester circonscrits à une hausse temporaire des prix à la pompe.

Ce que l'on sait déjà, c'est que la Nouvelle-Aquitaine n'est pas simple spectatrice de cette guerre lointaine. Par son agriculture, son industrie de défense et la vulnérabilité de ses ménages ruraux aux prix de l'énergie, la région est exposée à plusieurs niveaux simultanément. Une réalité que les élus régionaux et les acteurs économiques locaux devront intégrer dans leurs réflexions dans les semaines à venir.

JA

Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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