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Environnement

Dauphins et pêche dans le Golfe de Gascogne : quel bilan après l'interdiction ?

La fermeture hivernale de la pêche a fait chuter la mortalité des dauphins dans le golfe de Gascogne. Efficace écologiquement, coûteuse économiquement, elle pose une question centrale : combien de temps ce modèle sous perfusion publique peut-il tenir ?

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 13 janv.
7 min de lecture
Dauphins et pêche dans le Golfe de Gascogne : quel bilan après l'interdiction ?

Chaque hiver, le littoral atlantique est le théâtre d’un spectacle désolant : des centaines de dauphins s’échouent sur les plages de Nouvelle-Aquitaine. Si le réchauffement climatique modifie les écosystèmes, la mortalité des cétacés dans le Golfe de Gascogne est avant tout le résultat d'un conflit d'usage historique entre biodiversité et activités humaines. Après une décennie d'alertes scientifiques, les années 2024 et 2025 ont marqué un tournant avec la mise en place de zones de fermeture de la pêche sans précédent.

Pourquoi les échouages de dauphins dans le Golfe de Gascogne inquiètent les scientifiques ?

Depuis plus de dix ans, l’Observatoire Pelagis, basé à La Rochelle, tire la sonnette d’alarme. Leurs chiffres sont devenus la référence européenne pour mesurer l'ampleur du phénomène. Jusqu’en 2023, on estimait qu'environ 9 000 dauphins communs (Delphinus delphis) périssaient chaque année suite à des captures accidentelles dans les engins de pêche.

Les autopsies pratiquées sur les carcasses ne laissent que peu de place au doute : dans 80 % à 90 % des cas, les animaux présentent des lésions caractéristiques (asphyxie, nageoires coupées, traces de mailles). Le dauphin, en suivant les bancs de bars ou de merlus dont il se nourrit, se retrouve piégé dans les filets. Ce constat n'est plus une simple hypothèse militante, mais une réalité biologique documentée par les programmes OBSMER de l'Ifremer.

"Le réchauffement climatique est un des facteurs. La hausse de température de l'océan, amène un déplacement des petits poissons vers la côte et donc des dauphins qui s'en nourrissent." explique une biologiste.

Dans un communiqué récent, l’Ifremer confirme que les captures accidentelles de dauphins dans le golfe de Gascogne résultent avant tout de la superposition hivernale entre zones de pêche et zones de présence des dauphins communs.

L’institut souligne que la fermeture spatio-temporelle hivernale est pour le moment la seule mesure ayant démontré une efficacité immédiate et mesurable à grande échelle.

Chronologie d'une crise environnementale et sociale (2016-2026).

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés à une interdiction totale, il faut reprendre le fil des événements qui ont secoué la façade atlantique :

  • 2016 - 2019 : Explosion du nombre d'échouages (pics à 1 200 carcasses trouvées, suggérant 10 000 morts réelles). Les ONG déposent plainte contre la France.
  • Juillet 2020 : La Commission européenne lance une procédure d'infraction contre la France pour son "manque d'action efficace".
  • Mars 2023 : Le Conseil d'État ordonne au gouvernement de fermer des zones de pêche pour réduire les captures.
  • 22 Janvier - 20 Février 2024 : Première fermeture historique de la pêche pour 450 navires. Les échouages chutent de 75 %.
  • Décembre 2024 : Confirmation de la pérennisation du dispositif pour les hivers 2025 et 2026.
  • Octobre 2025 : Publication du bilan Pelagis confirmant l'efficacité de la mesure pour enrayer les pics de mortalité.
  • Janvier 2026 : Évaluation des nouvelles technologies (caméras embarquées) pour affiner les futures zones de repos.

Fermeture de la pêche : les effets concrets sur la biodiversité en Nouvelle-Aquitaine.

Face à l'urgence, les mesures radicales ont produit des résultats immédiats. L'interdiction de pêche d'un mois a créé une zone de protection vitale.

Les premiers retours scientifiques sont extrêmement positifs :

  • Baisse massive des captures : En 2024, le nombre de mortalités estimées est tombé à 1 450, contre près de 6 000 en moyenne les hivers précédents.
  • Répit pour la population : Ce mois de "silence sous-marin" a permis de repasser sous le seuil critique de mortalité fixé par le CIEM (Conseil International pour l'Exploration de la Mer), garantissant la viabilité de l'espèce en Atlantique Nord-Est.
Echouages Dauphins sur la cote Atlantique
Bloom : une mesure efficace, mais pas une solution durable

L’ONG Bloom reconnaît l’efficacité écologique des fermetures de pêche hivernales pour réduire la mortalité des dauphins dans le golfe de Gascogne. Elle alerte toutefois sur un modèle reposant massivement sur des indemnisations publiques, sans transformation structurelle des pratiques de pêche les plus à risque.

L'onde de choc dans les ports de La Cotinière et de Saint-Jean-de-Luz.

L'arrêt de la pêche impacte lourdement les ports structurants de la façade Nouvelle-Aquitaine, au premier rang desquels Saint-Jean-de-Luz et La Cotinière.

Saint-Jean-de-Luz : le premier port de la région à l'arrêt

Premier port de pêche de Nouvelle-Aquitaine et sixième au niveau national, Saint-Jean-de-Luz a vécu un mois de février inédit. Pour la première fois depuis 1945, l'essentiel de la flottille est resté à quai. À la criée luzienne, où transitent habituellement entre 1,8 et 5 tonnes de poisson par jour, le tonnage a chuté de 90 % durant la fermeture. Cet arrêt brutal déstabilise l'ensemble de la filière locale, forçant certains mareyeurs à fermer temporairement leurs portes par manque d'approvisionnement.

La Cotinière (Île d'Oléron) : une économie portuaire sous tension

À La Cotinière, l'impact est tout aussi massif. Les navires de plus de 8 mètres, majoritaires, ont dû cesser leur activité, impactant directement les ventes de bar et de merlu. Si les aides de l'État (couvrant 80 à 85 % du chiffre d'affaires historique) permettent la survie financière des armements, elles ne compensent pas la perte de parts de marché face aux importations.

Indemnisations : le prix du silence pour l'État français.

L'arrêt de près de 300 navires sur la façade Nouvelle-Aquitaine représente un défi financier majeur. Pour compenser ce "mois blanc", l'État a déployé un arsenal financier conséquent validé par Bruxelles :

  • Taux d'aide : Les entreprises de pêche perçoivent une aide couvrant 80 à 85 % de leur chiffre d'affaires historique (calculé sur les trois dernières années).
  • Budget global : Environ 30 millions d'euros ont été mobilisés en 2024.
  • Impact sur la filière : Si les pêcheurs sont soutenus, les mareyeurs et les criées ont subi une perte de volume d'environ 40 %, provoquant une hausse des prix du poisson blanc de plus de 20 % sur les étals régionaux durant la période.

Pingers et caméras : la technologie peut-elle remplacer les interdictions ?

Les pingers (répulsifs acoustiques) sont souvent cités comme alternative. S'ils sont efficaces sur les chaluts (réduction de 65 % des captures), ils posent problème pour les fileyeurs :

  1. Pollution sonore : Un déploiement massif perturberait l'habitat naturel des dauphins.
  2. Accoutumance : Les dauphins pourraient finir par ignorer ces signaux. L'avenir semble se tourner vers la généralisation des caméras embarquées, demandée par l'Europe pour mieux comprendre les interactions et affiner les zones de fermeture à l'avenir, évitant ainsi des interdictions trop "aveugles".

Vers une cohabitation durable entre pêcheurs et dauphins

Le succès écologique des hivers 2024 et 2025 démontre que la dérive n'est pas irréversible. Cependant, le modèle actuel fondé sur des indemnités publiques massives n'est pas viable à long terme. La Nouvelle-Aquitaine se trouve aujourd'hui au cœur d'un laboratoire social et environnemental : comment transformer une pêche artisanale pour qu'elle devienne réellement sélective ?

La question n’est plus de savoir si les dauphins vont revenir chaque hiver, mais comment la filière peut muter pour que la protection de la vie marine ne soit plus vécue comme une punition, mais comme la garantie d'une ressource pérenne pour les générations futures de marins.


Sources scientifiques et institutionnelles

  • Observatoire Pelagis (UAR 3462, CNRS – La Rochelle Université)
    Peltier H., Authier M., Dars C., Wund S., Spitz J.
    Bilan des mortalités par capture accidentelle de dauphins – hiver 2025, publié en 2025.
  • Ifremer
    Communiqué presse, Mieux comprendre les captures accidentelles de dauphins dans le golfe de Gascogne, 2024–2025.
    Données issues des programmes OBSMER et LICADO.
  • CIEM / ICES
    Advice on bycatch of protected species in the Bay of Biscay, rapports 2020 et 2023.

Sources associatives et juridiques

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Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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