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Économie

Private Equity : comment le non-coté a refilé ses risques aux particuliers ?

Les levées de fonds s'effondrent en Europe, mais la collecte retail explose. Le Private Equity a-t-il fait des particuliers ses financeurs de dernier ressort ? Analyse d'un transfert de risque massif, entre crise de liquidité et sanctions de l'AMF.

Par Jacques FROISSANT
Publié il y a 14 janv.
10 min de lecture

Il ne fallait pas être Nostradamus pour le pressentir, mais les chiffres publiés par PitchBook mettent désormais un point final au débat : les levées de fonds des acteurs du non coté, venture capital et private equity confondus, se sont effondrées en Europe, quasiment divisées par deux, pour atteindre environ 80 milliards d’euros en 2026¹. Un niveau historiquement bas, le plus faible depuis dix ans, qui marque la fin brutale d’un cycle d’euphorie prolongée.

Levées de fonds en chute libre : la fin d’un cycle

Le diagnostic est sans appel. Après une décennie de croissance ininterrompue, durant laquelle les Alternative Investments ont vu leur taille multipliée par dix, le secteur entre dans ce que PitchBook qualifie implicitement de phase de digestion forcée. Le petit poucet a grandi trop vite, beaucoup trop vite, sans que la structure du marché n’ait réellement suivi.

L'effet ciseaux du Non-Coté (2024-2026)

Évolution des levées de fonds en Europe (Base 100 en 2024)

Institutionnels (LPs) -45%
Particuliers (Retail / ELTIF) +22%
Source : Estimation basée sur les données PitchBook 2026 et tendances de collecte retail France.

Le retour brutal de la sélectivité des investisseurs

La baisse des levées n’est pas un simple accident conjoncturel. Elle traduit un changement radical du comportement des investisseurs institutionnels. Selon PitchBook, le nombre de fonds effectivement levés recule d’environ un tiers, entraînant une concentration massive des capitaux sur un nombre limité de plateformes établies¹.

Les investisseurs sont redevenus sélectifs, parfois brutalement. Track-record, DPI, capacité de sortie et gouvernance reprennent le dessus. Les fonds opportunistes, les stratégies mal définies et les équipes montées entre 2020 et 2022 sans historique solide sortent du jeu. Les nouveautés plus ou moins exotiques qui avaient fleuri à la faveur de l’argent gratuit disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues.

Une crise de liquidité avant une crise d’opportunités

Ce mouvement de retrait s’explique avant tout par une crise de liquidité, et non par un manque d’opportunités d’investissement. Comme l’a mis en lumière Anne Drif dans Les Échos, les fonds de private equity gèrent aujourd’hui près de 3 000 milliards d’euros d’actifs, mais ne parviennent plus à sortir².

Les IPO sont à l’arrêt, les cessions industrielles se raréfient et les multiples se contractent. Résultat : les fonds ne distribuent plus, et les institutionnels, privés de cash recyclé, cessent mécaniquement d’alimenter la machine. Le cycle historique institutionnels, fonds, entreprises, cessions, puis retour vers les institutionnels est grippé depuis près de vingt-quatre mois. La conséquence est implacable : pas de distributions, donc pas de nouvelles souscriptions.

Ce qui rend la situation encore plus frappante, c’est que cette crise de la levée n’empêche pas un rebond de l’activité mondiale. Toujours selon les données reprises par Les Échos, la valeur globale des transactions de private equity a progressé de 26 % en 2025, atteignant près de 1 244 milliards de dollars². Les États-Unis tirent le marché, l’Asie redémarre, l’Europe hors France se stabilise. Mais la France décroche nettement, avec une baisse de 20 % des investissements en 2025, à environ 23 milliards de dollars, au moment même où le marché mondial repart². La divergence est nette, durable et révélatrice d’un malaise plus profond.

Private equity retail : les particuliers en financeurs de dernier ressort

C’est précisément dans ce contexte de décollecte institutionnelle massive que le private equity retail a pris une place démesurée. Quand les LP se retirent, les particuliers deviennent la variable d’ajustement du système. Entre ELTIF, FPCI accessibles, assurance-vie, plateformes digitales et club deals, le non coté s’est retailisé à grande vitesse. Des acteurs comme Altaroc, Private Corner, Geneo, Fundora, Anaxago, Baltis, Le DealClub, Carré Partners ou Paradise Club ont prospéré dans cet interstice laissé vacant par les institutionnels.

Les montants en jeu sont loin d’être anecdotiques. Le private equity retail en France représentait environ 2,7 milliards d’euros en 2024, probablement autour de 3 milliards en 2025, auxquels s’ajoutent encore 150 à 200 millions d’euros de crowdfunding equity³. En cumulé, près de 20 milliards d’euros ont ainsi été placés par des investisseurs non professionnels dans des actifs non cotés. Le phénomène n’est plus marginal : il devient systémique.

Le problème n’est pourtant pas l’argent, mais ce qu’il finance. Dans un marché où les institutionnels se retirent, le retail a souvent servi à financer ce que les LP ne voulaient plus : des fonds en fin de cycle, des dossiers trop risqués ou des entreprises non finançables par des professionnels aguerris. La promesse d’un accès à une classe d’actifs exclusive a masqué une réalité plus brutale : le particulier est devenu, de facto, le financeur de dernier ressort.

Investissement en non-coté : 4 réflexes pour se protéger

  • 1. Décortiquez les frais : Si le cumul des frais (gestion + intermédiation + frais d'entrée) dépasse 3 ou 4 % par an, la performance nette a peu de chances de battre les marchés cotés.
  • 2. Vérifiez l’alignement d’intérêts : Les gérants investissent-ils leur propre argent aux côtés des particuliers ? C'est le seul vrai gage de sérieux.
  • 3. Exigez le track-record réel : Ne vous fiez pas aux "performances cibles". Demandez les DPI (Distributed to Paid-In) : combien d'argent réel a déjà été rendu aux investisseurs sur les fonds précédents ?
  • 4. Fuyez le "FOMO" : Le private equity est un temps long (8 à 10 ans). Toute plateforme vous pressant de souscrire avant une clôture imminente doit être traitée avec méfiance.

Régulation : la fin de la zone grise du non-coté

Face à ces dérives, le régulateur a fini par durcir le ton. Les sanctions récentes de l’AMF ne sont plus anecdotiques : elles sont structurelles. Le cas Eternam est emblématique, avec une amende de 400 000 euros, 570 investisseurs concernés, près de 300 millions d’euros d’encours et la mise en lumière d’une activité parallèle de club deals non régulés⁴. Les dossiers Entrepreneur Invest puis M Capital ont suivi, avec une mise en cause personnelle des dirigeants. Le message est désormais limpide : le non coté retail n’est plus une zone grise.

🔍 À quoi reconnaît-on un acteur du non-coté vertueux ?

  • 🔹 La transparence réglementaire : Un fonds agréé par l'AMF (FPCI, FPS, ELTIF 2.0) offre une protection bien supérieure aux "clubs deals" informels ou aux montages exotiques.
  • 🔹 La sélectivité des actifs : Les meilleurs acteurs retail co-investissent avec des leaders mondiaux du secteur (Blackstone, KKR, Ardian, etc.) au lieu de financer des dossiers isolés que les professionnels ont refusés.
  • 🔹 La liquidité organisée : Même si le capital est bloqué, la présence d'un mécanisme de rachat partiel ou d'un marché secondaire structuré est un indicateur de maturité de la plateforme.

Au final, le private equity retail est en train de renouer avec les plus sombres heures des FCPI défiscalisants : frais empilés, intermédiaires multiples, performances médiocres et désillusions massives. Il reste quelques acteurs sérieux, structurés et alignés, mais ils sont noyés dans un océan d’opérateurs opportunistes. Beaucoup disparaîtront au premier courrier de l’AMF, ou plus simplement au moment où il faudra afficher des performances nettes, réelles et comparables.

La mer s’est retirée. C'est là qu'on voit qui porte un maillot de bain...


Sources

  1. PitchBook, European Private Capital Fundraising Report 2026
  2. Les Échos, Anne Drif, « Le private equity français décroche en plein rebond mondial »
  3. France FinTech & Forvis Mazars, Baromètre du crowdfunding S1 2025
  4. AMF, Décision de sanction Eternam, SAN-2025-08

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Par Jacques FROISSANT

Directeur de la publication

Bordelais, œnologue, tout allait bien… jusqu’à ce que je dérape dans l’entrepreneuriat RH pour les startups. 😉 Auteur et chroniqueur (L’Express, FrenchWeb, France 3 NOA...), je suis aujourd’hui cofondateur et rédacteur en chef d’AQUI.Media

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